Notice générale – Philosophie et herméneutique de la narration
Paul Ricœur
Le récit comme mise en forme du temps et de l’expérience humaine
Paul Ricœur place le récit au centre d’une interrogation philosophique très large : comment l’être humain comprend-il le temps, l’action, l’histoire et sa propre identité ? Le récit ne reproduit pas une suite d’événements déjà organisée. Il sélectionne, relie et configure des actions dispersées pour leur donner la forme d’une histoire intelligible.
Cette approche intéresse directement l’étude du conte merveilleux. Elle permet de penser ensemble la structure de l’intrigue, l’héritage des formes traditionnelles, l’expérience du conteur, l’activité de l’auditeur et la manière dont une histoire transforme la compréhension du monde.
Pour une étude détaillée des textes de Ricœur : consulter la fiche approfondie sur le temps et le récit.
1. Repères biographiques et intellectuels
Paul Ricœur naît à Valence en 1913 et meurt à Châtenay-Malabry en 2005. Formé à la philosophie réflexive et à la phénoménologie, il enseigne notamment à Strasbourg, à la Sorbonne, à l’université de Nanterre et à l’université de Chicago. Son œuvre traverse la philosophie de la volonté, l’étude des symboles, la psychanalyse, l’herméneutique, la théorie du texte, l’histoire, l’éthique, la justice et la mémoire.
Son unité tient à une question persistante : comment un sujet humain, à la fois capable et vulnérable, peut-il se comprendre ? La réponse passe par des médiations. Les symboles, les textes, les récits, les institutions et la mémoire rendent possible une compréhension de soi qui n’est jamais immédiate.
2. Pourquoi le récit devient-il une question philosophique ?
Le récit concerne la littérature, mais sa portée dépasse la classification des genres. Une histoire organise des actions, attribue des initiatives, expose des motifs, relie des conséquences et fait apparaître des transformations. Elle donne ainsi une forme partageable à l’expérience humaine.
Le récit intervient chaque fois qu’il faut comprendre ce qui s’est passé, comment une situation a changé, qui a agi ou souffert, et vers quoi une suite d’événements a conduit. Il offre une médiation entre l’expérience vécue, toujours dispersée, et une intelligibilité qui saisit cette expérience comme un ensemble.
- Le temps fournit la matière problématique du récit.
- L’action lui fournit ses agents, ses buts, ses conflits et ses conséquences.
- La mise en intrigue transforme cette matière en histoire.
- La lecture ou l’écoute réinscrit l’histoire dans une expérience nouvelle.
3. La thèse centrale : le temps humain et le récit
Ricœur établit une relation réciproque entre temporalité et narrativité. L’expérience humaine du temps devient intelligible lorsqu’elle reçoit une articulation narrative. En retour, le récit atteint sa portée complète lorsqu’il configure le temps de l’action et de la souffrance.
Le calendrier ou l’horloge mesurent une succession. L’expérience vécue associe attente, mémoire, attention, initiative, regret, promesse et projet. Le récit travaille précisément cette épaisseur temporelle. Il peut revenir en arrière, anticiper, retarder, répéter et relire le commencement depuis la fin.
4. Augustin : les apories de l’expérience du temps
Ricœur part du livre XI des Confessions d’Augustin. Le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore et le présent semble sans étendue. Pourtant, on mesure le temps et l’on éprouve une continuité.
Augustin rapporte les trois dimensions du temps à un triple présent : présent du passé dans la mémoire, présent du présent dans l’attention, présent de l’avenir dans l’attente. Cette unité reste traversée par la distentio animi, la distension de l’âme entre ce qu’elle attend, ce qu’elle reçoit et ce qu’elle retient.
Cette difficulté fournit à Ricœur le pôle de la discordance temporelle. La vie se disperse entre plusieurs orientations. La narration offrira une réponse pratique en composant ces orientations sans supprimer leur tension.
5. Aristote : le récit comme mise en intrigue
Ricœur relit la Poétique d’Aristote à partir du couple mimèsis–muthos. Le muthos désigne l’opération d’agencer les événements. La mimèsis désigne une activité de représentation ou d’imitation créatrice de l’action.
L’intrigue produit un ordre. Elle relie les initiatives, les circonstances, les conflits, les retournements et les conséquences dans une action d’ensemble. Le modèle aristotélicien apporte ainsi le pôle de la concordance, sans éliminer les accidents et les ruptures.
Ricœur élargit ce modèle au-delà de la tragédie grecque. La mise en intrigue devient une opération commune au récit historique et au récit de fiction, même si leurs prétentions à la vérité diffèrent.
6. La mise en intrigue comme synthèse de l’hétérogène
Une intrigue rassemble des éléments de nature différente : agents, buts, motifs, moyens, circonstances, interactions, effets voulus et conséquences imprévues. Elle fait également tenir ensemble la succession des épisodes et la signification globale de l’histoire.
Cette opération est une « synthèse de l’hétérogène ». Un événement ne reçoit sa pleine signification qu’en contribuant au développement du tout. Le tout, de son côté, n’existe qu’à travers la diversité des événements configurés.
Question de structure
Pour examiner un récit, on peut demander : quel changement chaque épisode produit-il dans l’action d’ensemble ? Si un épisode peut disparaître sans modifier le mouvement, sa fonction narrative reste faible ou demande à être précisée.
7. La concordance discordante
La cohérence narrative n’est pas une régularité sans surprise. L’intrigue accueille les contingences, les conflits, les péripéties et les effets inattendus. Elle donne une forme à ces discordances en les intégrant dans une trajectoire compréhensible.
Ricœur parle de concordance discordante. La concordance désigne la capacité du récit à former un tout. La discordance désigne tout ce qui dérange le cours attendu de l’action. Leur relation produit la dynamique narrative.
Dans le conte merveilleux, un interdit transgressé, une métamorphose, une perte, un don magique ou une reconnaissance finale deviennent intelligibles par la fonction qu’ils occupent dans l’ensemble, même lorsqu’ils sont impossibles selon les lois ordinaires du monde.
8. Les deux dimensions temporelles de l’intrigue
Ricœur distingue deux dimensions inséparables :
- La dimension épisodique répond à la question « et ensuite ? ». Les événements se succèdent dans un ordre irréversible.
- La dimension configurante rassemble les épisodes en une totalité signifiante. Elle permet de comprendre de quoi parle l’histoire et où elle conduit.
La conclusion joue un rôle décisif. Une fois la fin connue, on peut relire le commencement autrement. Dans les récits traditionnels, souvent racontés à un public qui connaît déjà l’issue, l’attention porte moins sur la surprise finale que sur le chemin qui rend cette fin nécessaire, vraisemblable ou mémorable.
9. La triple mimèsis : vue d’ensemble
Ricœur décrit un parcours en trois moments. Ceux-ci ne sont pas trois récits différents mais trois phases d’une même opération herméneutique.
| Moment | Fonction | Question |
|---|---|---|
| Mimèsis I | Préfiguration du monde de l’action. | Qu’est-ce qui rend une action racontable ? |
| Mimèsis II | Configuration par la mise en intrigue. | Comment les événements deviennent-ils une histoire ? |
| Mimèsis III | Refiguration par la lecture ou l’écoute. | Comment l’histoire transforme-t-elle la compréhension du monde ? |
Le récit part donc d’un monde déjà significatif, le recompose dans une œuvre et revient vers l’expérience par l’intermédiaire d’un public.
10. Mimèsis I : la préfiguration du monde de l’action
Avant toute narration, l’action humaine possède une intelligibilité pratique. On distingue spontanément un agent, un but, un motif, un moyen, une circonstance, une aide, un obstacle, une réussite ou un échec. Ces termes se comprennent les uns par les autres.
L’action est également médiatisée par des signes, des règles et des normes. Un geste change de sens selon les conventions de la culture. Toute action peut être approuvée, condamnée ou discutée. Elle porte enfin des orientations temporelles : un projet vise l’avenir, un motif mobilise le passé et une intervention se produit au présent.
Le conteur et son public partagent déjà une compétence pratique et symbolique. Sans elle, l’interdit, la promesse, la dette, l’épreuve ou la récompense resteraient incompréhensibles.
11. Mimèsis II : la configuration narrative
La deuxième mimèsis ouvre le domaine du « comme si ». La mise en intrigue transforme une diversité d’incidents en histoire suivable. Elle médiatise l’événement singulier et l’action complète, la dispersion et l’unité, la chronologie et la signification.
La configuration comporte une activité d’imagination réglée. Elle ne copie pas l’expérience. Elle expérimente des rapports nouveaux entre actions et conséquences. Les formes héritées fournissent des modèles, mais chaque œuvre les applique, les combine ou les déforme.
12. Mimèsis III : la refiguration par le public
Le parcours du récit s’accomplit dans la lecture ou l’écoute. Le public actualise les instructions de l’œuvre, comble certaines indéterminations, éprouve ses tensions et confronte le monde proposé par le texte à son propre horizon d’expérience.
La refiguration ne signifie pas qu’une histoire dicte un comportement. Elle modifie les manières de percevoir le possible, d’interpréter une action et de relier passé, présent et avenir. L’œuvre ouvre un monde dans lequel le lecteur ou l’auditeur peut se projeter.
13. Le cercle herméneutique comme spirale
Le récit part d’une expérience déjà organisée par des symboles et revient vers cette expérience. Cette circularité pourrait sembler redondante. Ricœur la décrit comme une spirale : on repasse par les mêmes questions à un autre niveau de compréhension.
Une histoire reçoit des formes du monde social, les configure dans une œuvre, puis remet ces formes en circulation. Elle peut confirmer des valeurs, les rendre problématiques ou proposer des possibilités nouvelles. Le retour au monde n’annule donc pas le travail de l’intrigue.
14. Tradition, sédimentation et innovation
Les récits se composent à partir de paradigmes hérités : formes générales de l’intrigue, genres, types de personnages, motifs et œuvres exemplaires. L’usage répété de ces modèles produit une sédimentation.
La tradition reste vivante par l’innovation. Une œuvre singulière reprend des règles, les déplace ou les combine. Ricœur parle de déformation réglée. Les innovations réussies peuvent à leur tour devenir des modèles.
Le conte merveilleux rend ce mécanisme particulièrement visible. Une version reste reconnaissable par ses motifs et son parcours d’action, tout en portant la voix, le rythme, les choix et le contexte d’un nouveau conteur.
15. Le rôle de la lecture, de l’écoute et de la répétition
Suivre une histoire consiste à avancer sous la conduite d’une attente. La conclusion réorganise rétrospectivement les épisodes. Raconter de nouveau une histoire connue fait apparaître cette structure avec une grande netteté : la fin est déjà présente comme horizon, tandis que chaque étape actualise le chemin qui y conduit.
La répétition narrative ne reproduit jamais un objet identique. Elle réactive un potentiel transmis. Pour Ricœur, cette dimension ouvre aussi la question de l’héritage, de la mémoire commune et de la relation entre générations.
16. Récit historique et récit de fiction
L’histoire et la fiction appartiennent toutes deux au champ narratif, car elles configurent des événements. Leur rapport au réel diffère. L’historien travaille avec des traces, des documents, des procédures critiques et une visée de vérité. La fiction explore librement des possibilités humaines.
Ricœur refuse cependant de réduire l’histoire à une simple chronique ou la fiction à un jeu fermé sur le langage. L’histoire conserve une structure configurante, même lorsqu’elle étudie des durées longues et des entités collectives. La fiction possède une capacité de référence indirecte : elle redécrit le monde de l’action en proposant des variations imaginaires.
17. L’identité narrative
La notion d’identité narrative prolonge les analyses de Temps et récit. Une personne ou une communauté répond à la question « qui ? » en racontant des actions, des engagements, des épreuves et des transformations.
Cette identité reste révisable. De nouveaux événements, de nouveaux témoignages ou un autre point de vue peuvent modifier le récit de soi. La continuité personnelle ne dépend donc pas d’une substance immobile. Elle se construit dans l’articulation entre permanence, changement, mémoire, promesse et responsabilité.
Ricœur développera cette question dans Soi-même comme un autre, en distinguant l’identité comme permanence du même et l’identité comme maintien de soi à travers le temps.
18. Ce que Ricœur apporte à l’étude du conte merveilleux
- Une pensée de la totalité : le conte forme une action complète, et non une simple chaîne de motifs.
- Une pensée du temps : la quête linéaire peut se combiner avec retours, répétitions et temporalités symboliques.
- Une pensée de la transmission : chaque version relie sédimentation et innovation.
- Une pensée de la réception : le sens s’accomplit dans la rencontre entre l’histoire et l’auditoire.
- Une pensée de l’action : le récit articule agents, buts, interdits, aides, adversaires et conséquences.
- Une pensée de l’identité : le héros devient capable de répondre de lui-même au terme d’une transformation.
Cette perspective complète la morphologie de Propp. Les fonctions décrivent l’enchaînement des actions. Ricœur permet d’étudier comment cet enchaînement devient une expérience temporelle signifiante pour le conteur et le public.
19. Conséquences pratiques pour le travail du conteur
Grille de préparation d’une racontée
- Identifier la transformation globale entre la situation initiale et la situation finale.
- Déterminer ce que veut chaque agent et ce qui contrarie son action.
- Vérifier la fonction de chaque épisode dans l’ensemble.
- Repérer les discordances : manque, transgression, perte, épreuve, retournement.
- Relier les objets et gestes aux codes symboliques de l’univers raconté.
- Préparer l’attente du public sans dépendre uniquement de la surprise.
- Donner aux répétitions une progression sensible.
- Faire résonner la fin avec le commencement.
- Préserver une place active pour l’imagination de l’auditeur.
- Assumer la part d’innovation introduite dans la tradition.
20. Dialogues avec les autres théoriciens
| Auteur | Point de rencontre | Apport propre de Ricœur |
|---|---|---|
| Aristote | Primat de l’intrigue comme agencement des actions. | Extension du muthos au temps humain, à l’histoire, à la fiction et à la lecture. |
| Augustin | Mémoire, attente, attention et distension temporelle. | Réponse poétique des configurations narratives aux apories du temps. |
| Heidegger | Temporalité, souci, historicité et répétition. | Accent sur le temps partagé, la transmission et l’être-avec-autrui. |
| Propp | Organisation de l’action et importance de la quête. | Maintien conjoint de la succession, de la configuration et de l’expérience temporelle. |
| Greimas | Structures de l’action, rôles et transformations. | Réintégration du texte dans l’arc qui va de l’expérience au public. |
| Walter Benjamin | Transmission, mémoire, expérience et répétition du récit. | Modèle philosophique de la configuration et de la refiguration temporelles. |
21. Limites et précautions d’usage
- La triple mimèsis décrit une médiation, pas une recette de composition en trois étapes.
- La mise en intrigue ne garantit ni la vérité historique ni la valeur morale d’un récit.
- La cohérence narrative peut masquer des voix, simplifier des causes ou imposer une clôture artificielle.
- L’identité narrative ne signifie pas qu’une personne invente librement sa vie. Le corps, les autres, les institutions et les événements imposent des contraintes.
- Ricœur ne propose pas une théorie spécialisée du conte. Son cadre doit être associé aux travaux de Propp, Delarue, Tenèze, Lüthi et aux études de la performance orale.
- Les analyses de Temps et récit se déploient sur trois tomes. Le premier tome transmis porte surtout sur la triple mimèsis et le récit historique.
22. Principaux ouvrages pour l’étude du récit
- La Métaphore vive, 1975 : l’innovation sémantique et la capacité du langage poétique à redécrire le réel.
- Temps et récit. Tome I : L’intrigue et le récit historique, 1983.
- Temps et récit. Tome II : La configuration dans le récit de fiction, 1984.
- Temps et récit. Tome III : Le temps raconté, 1985.
- Du texte à l’action, 1986 : interprétation, monde du texte et action.
- Soi-même comme un autre, 1990 : identité narrative, capacité et responsabilité.
- La Mémoire, l’histoire, l’oubli, 2000 : mémoire personnelle, historiographie et condition historique.
23. Repères bibliographiques et liens vérifiés
Sources principales de cette notice
- Paul Ricœur, Time and Narrative, Volume 1, traduction de Kathleen McLaughlin et David Pellauer, University of Chicago Press, 1984. Document transmis pour cette étude. Notice de l’éditeur.
- Paul Ricœur, « Narrative Time », Critical Inquiry, vol. 7, no 1, 1980, p. 169-190. Document transmis pour cette étude. Notice JSTOR.
Présentation générale et archives
- David Pellauer, Bernard Dauenhauer et Scott Davidson, « Paul Ricoeur », Stanford Encyclopedia of Philosophy. Consulter la notice.
- Fonds Ricœur, Centre de recherches sur les arts et le langage, EHESS-CNRS. Consulter la biographie.
- Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990. Notice de l’éditeur.
Les deux documents transmis sont en anglais. Les termes et formulations de cette fiche sont des reformulations françaises. Ils ne constituent pas une nouvelle traduction publiée des textes.