Computational folktale studies

Gerhard Lauer et les computational folktale studies

Lire les contes merveilleux à l’âge des grands corpus, des motifs annotés et des comparaisons numériques

Gerhard Lauer est un chercheur allemand en études littéraires, histoire du livre, études de la lecture et humanités numériques. Sa place dans une série de fiches sur les théoriciens du conte tient surtout à son rôle dans la mise en valeur récente des computational folktale studies, que l’on peut traduire par « études computationnelles des contes ».

Cette approche utilise les outils numériques pour comparer de grands ensembles de contes, suivre les motifs, rapprocher les variantes, repérer des familles de récits et visualiser des circulations. Elle ne remplace pas la lecture attentive d’un conte. Elle permet de voir, à grande échelle, comment les mêmes histoires changent selon les pays, les langues, les régions, les collecteur·rice·s et les conteur·se·s.

Nom Gerhard Lauer
Champ principal Études littéraires, histoire du livre, humanités numériques
Institution Johannes Gutenberg-Universität Mainz
Texte important Computational folktale studies. A very brief history, 2023
Notion centrale Étude computationnelle des contes
Intérêt pour le lecteur Comprendre les ressemblances, les écarts et les circulations entre versions
1. Situer Gerhard Lauer

Gerhard Lauer appartient au champ des humanités numériques et des études empiriques de la littérature. Ses travaux portent sur les livres, la lecture, les récits, leurs supports et leurs modes de circulation. Il s’intéresse aux manières dont les textes sont produits, transmis, lus et transformés.

Son intérêt pour les contes s’inscrit dans ce cadre plus large. Un conte populaire existe rarement sous une seule forme. Il circule de bouche en bouche, passe dans les livres, est repris dans des recueils, traduit, abrégé, adapté, classé, puis parfois numérisé. Les méthodes computationnelles servent à étudier cette vie longue des récits.

2. Que veut dire « étude computationnelle des contes » ?

Le terme peut paraître technique. Il désigne simplement l’usage d’outils informatiques pour analyser des ensembles de contes trop vastes pour être comparés uniquement à la main. Ces outils peuvent aider à repérer des motifs, des personnages, des lieux, des épisodes, des liens entre versions ou des familles de récits.

Ce que le lecteur connaît déjà Ce que les outils numériques peuvent aider à voir
Un conte existe en plusieurs versions. Quelles versions sont proches, lesquelles s’écartent fortement, quels groupes se dessinent.
Certains motifs reviennent souvent. Dans quels contes, régions ou traditions ces motifs apparaissent le plus souvent.
Les personnages changent d’une version à l’autre. Comment varient les rôles du héros, de l’héroïne, de l’auxiliaire, de l’ogre, de la fée ou de l’animal.
Les épreuves se ressemblent sans être identiques. Comment se transforment une tâche impossible, un interdit, une fuite magique ou une reconnaissance finale.
Les contes circulent entre pays et langues. Quelles parentés narratives peuvent être observées entre traditions éloignées.
3. Une idée forte : les études de contes comparaient déjà les récits

Lauer rappelle que les études de contes ont toujours été proches des démarches formelles. Bien avant l’informatique, les folkloristes classaient les récits, comparaient les versions, repéraient les motifs et essayaient de suivre les transformations d’une histoire à travers le temps et l’espace.

Les catalogues de contes-types, comme le classement Aarne-Thompson-Uther, et les index de motifs, comme celui de Stith Thompson, fonctionnent déjà comme de grands instruments de comparaison. Ils donnent à chaque chercheur un langage commun pour dire qu’un récit relève, par exemple, du même conte-type qu’un autre récit recueilli dans une région différente.

L’apport du numérique tient surtout au changement d’échelle. On peut comparer davantage de versions, croiser plus de données et rendre visibles des relations qui resteraient difficiles à percevoir dans une lecture isolée.

4. Lire un conte comme une version parmi d’autres

Un conte merveilleux peut être lu pour lui-même : son intrigue, ses images, ses personnages, ses objets magiques, ses épreuves. Mais il peut aussi être lu comme une version parmi d’autres. Cette seconde lecture fait apparaître la vie mouvante du récit.

Prenons un exemple simple. Dans une version, l’héroïne reçoit l’aide d’une fée. Dans une autre, elle reçoit l’aide d’un animal. Dans une troisième, l’aide vient d’un mort reconnaissant ou d’un objet magique. L’intrigue générale reste proche, mais le paysage symbolique change.

Les méthodes computationnelles peuvent aider à repérer ce type de variation sur de grands corpus. Elles permettent de poser des questions concrètes :

  • quels épisodes sont presque toujours présents dans un conte-type ?
  • quels épisodes apparaissent seulement dans certaines régions ?
  • quels personnages remplissent le même rôle narratif selon les versions ?
  • quels objets magiques se substituent les uns aux autres ?
  • quelles versions semblent proches par leur structure plutôt que par leurs mots ?
5. Motifs, contes-types et familles de récits

Les études computationnelles des contes s’appuient souvent sur trois niveaux : le conte-type, le motif et la version.

Niveau Explication Exemple d’usage pour le lecteur
Version Un texte précis, recueilli dans une source donnée. Lire une version de Cendrillon recueillie en Bretagne, en Nivernais ou en Italie.
Conte-type Une famille de récits partageant une structure reconnaissable. Comprendre pourquoi plusieurs récits différents peuvent relever du même type international.
Motif Un élément narratif récurrent : objet, épreuve, animal, interdiction, reconnaissance. Suivre la présence d’un soulier, d’une clé tachée, d’un animal auxiliaire ou d’une tâche impossible.

Ces trois niveaux ne donnent pas la même information. La version donne la saveur du récit. Le conte-type permet la comparaison. Le motif fait apparaître des éléments qui circulent parfois d’un conte-type à l’autre.

6. Ce que le numérique rend visible

Les outils numériques peuvent produire des cartes, des réseaux, des tableaux de fréquence, des regroupements de versions ou des visualisations de motifs. Ces représentations ne disent pas tout. Elles servent d’abord à attirer l’attention sur des régularités ou des anomalies.

  • Une carte peut montrer qu’un motif se concentre dans certaines régions.
  • Un graphe peut rapprocher des versions venues de traditions différentes.
  • Un tableau peut indiquer qu’un conte-type contient souvent le même ensemble d’épreuves.
  • Une comparaison automatique peut signaler deux récits très proches malgré des titres différents.
  • Une analyse de personnages peut montrer que plusieurs figures différentes remplissent la même fonction narrative.

Pour le lecteur, ces outils donnent une vue d’ensemble. Ils permettent ensuite de revenir aux textes avec de meilleures questions.

7. Lire autrement les ressemblances entre contes

Les contes merveilleux donnent souvent une impression de déjà-vu. Un enfant abandonné, une forêt, une épreuve impossible, un animal secourable, un objet magique, un faux héros ou une reconnaissance finale reviennent dans des récits très différents.

Les études computationnelles peuvent aider à distinguer plusieurs formes de ressemblance :

  • ressemblance de structure : les grandes étapes du récit sont proches ;
  • ressemblance de motifs : les récits partagent des objets, des épreuves ou des êtres merveilleux ;
  • ressemblance de personnages : les rôles narratifs sont comparables ;
  • ressemblance de formule : certaines expressions ou scènes se répètent ;
  • ressemblance de trajectoire : le récit conduit le héros ou l’héroïne d’un même manque initial vers une résolution proche.

Cette distinction évite de ranger trop vite deux récits dans la même catégorie. Deux contes peuvent partager un motif sans avoir la même structure. Inversement, deux récits peuvent avoir une structure très proche avec des personnages et des décors différents.

8. Le cas des arbres de parenté entre contes

Une partie des recherches récentes applique aux contes des méthodes inspirées de la biologie évolutive. On parle alors de phylogénie culturelle. L’idée consiste à comparer des traits narratifs entre versions pour proposer des hypothèses de parenté.

L’exemple le plus souvent cité est l’étude de Jamshid Tehrani sur le Petit Chaperon rouge. Cette étude compare des versions apparentées au type ATU 333 et à d’autres récits proches. Elle montre comment des méthodes statistiques peuvent aider à tester des hypothèses sur les relations entre traditions narratives.

Ces arbres de parenté ne donnent pas l’origine certaine d’un conte. Ils proposent des hypothèses fondées sur des traits observables. Ils doivent être lus comme des instruments de comparaison, avec prudence.

9. La lecture distante et la lecture rapprochée

Les études computationnelles reposent sur un va-et-vient entre deux manières de lire.

  • La lecture distante observe un grand nombre de récits. Elle repère des régularités, des fréquences, des groupes de variantes, des réseaux de motifs.
  • La lecture rapprochée revient à une version précise. Elle observe la formulation, l’ordre des épisodes, la tonalité du récit, le contexte de collecte, les images poétiques.

Pour les contes merveilleux, les deux lectures sont nécessaires. Une analyse à grande échelle peut faire apparaître un motif rare ou une version étonnante. La lecture détaillée permet ensuite de comprendre la valeur narrative et symbolique de cet élément.

10. Ce qu’il faut garder à l’esprit

Les méthodes numériques peuvent enrichir la lecture des contes, mais elles comportent des limites.

  • Un conte n’est pas une simple addition de motifs. Le sens dépend de l’ordre des épisodes, du contexte et de la manière dont le récit est raconté.
  • Les données disponibles ne représentent pas toute la tradition orale. Beaucoup de récits ont disparu sans être collectés.
  • Les textes imprimés ont souvent été réécrits. Entre la performance orale et le recueil publié, il peut y avoir transcription, traduction, correction ou adaptation.
  • Les mots ne suffisent pas toujours. Un même lieu, comme une forêt ou un château, peut avoir des fonctions narratives très différentes.
  • Un graphique peut donner une impression de certitude excessive. La qualité du résultat dépend toujours de la qualité du corpus et des choix d’annotation.

L’approche computationnelle est surtout utile lorsqu’elle reste liée à la lecture des textes. Elle ouvre des pistes, puis la lecture savante les vérifie, les nuance ou les corrige.

11. Ce que cette approche apporte à la lecture des contes merveilleux

Pour le lecteur, l’intérêt est concret. Les méthodes computationnelles aident à comprendre pourquoi un même conte peut changer tout en restant reconnaissable. Elles montrent que les récits merveilleux vivent par variation : un épisode disparaît, un objet est remplacé, un animal devient auxiliaire, une fée prend la place d’un mort reconnaissant, une épreuve se déplace dans le récit.

Elles donnent aussi accès à une autre manière de lire les contes. Une version isolée raconte une histoire. Un ensemble de versions montre la circulation d’une histoire. Le lecteur peut alors observer ce qui résiste au changement et ce qui se transforme selon les milieux.

Question de lecteur Éclairage apporté
Pourquoi deux versions du même conte sont-elles si différentes ? Parce qu’un conte-type garde souvent une trame générale tout en changeant ses épisodes secondaires, ses personnages ou ses objets.
Pourquoi certains motifs reviennent-ils dans plusieurs contes ? Parce que les motifs circulent d’un récit à l’autre et peuvent être recombinés.
Pourquoi un détail local peut-il être important ? Parce qu’une version adapte souvent le récit à un paysage, une langue, une croyance ou une mémoire régionale.
Pourquoi comparer plusieurs versions ? Parce que la comparaison fait apparaître les choix propres d’un conteur, d’une conteuse, d’un collecteur ou d’une tradition locale.

Cette approche rend donc plus visible la richesse des variantes. Elle aide à comprendre que le conte merveilleux n’est pas figé. Il circule, se modifie et garde pourtant une puissance narrative reconnaissable.

12. Place de Lauer parmi les théoriciens du conte

Gerhard Lauer n’est pas un théoricien du conte au même sens que Propp, Aarne, Thompson, Uther ou Delarue. Il ne propose pas une nouvelle morphologie du conte merveilleux ni un nouveau catalogue de contes-types.

Sa place est différente. Il aide à penser le passage des études classiques du conte vers l’âge des grands corpus numériques. Il montre que les outils informatiques prolongent des pratiques déjà anciennes : classer, comparer, compter, rapprocher, suivre les variantes.

Dans une généalogie des études du conte, Lauer peut être situé à l’intersection de plusieurs traditions :

  • Aarne, Thompson, Uther : classement international des contes-types.
  • Stith Thompson : indexation des motifs narratifs.
  • Propp : attention aux fonctions et à la structure des récits merveilleux.
  • Folkloristique contemporaine : importance des versions, des contextes et des performances.
  • Humanités numériques : analyse de grands corpus, visualisation, annotation, réseaux et modèles statistiques.
13. En résumé

Les computational folktale studies proposent une manière nouvelle d’observer les contes merveilleux. Elles permettent de comparer de nombreuses versions, de suivre les motifs, de repérer des familles de récits et de rendre visibles des circulations difficiles à percevoir à la seule lecture d’un conte isolé.

Gerhard Lauer rappelle que cette nouveauté prolonge une tradition ancienne. Les études de contes ont toujours classé, comparé et rapproché les récits. Les outils numériques donnent une nouvelle échelle à ce travail.

Pour le lecteur, l’apport principal est clair : un conte merveilleux peut être lu comme une histoire singulière, mais aussi comme une version parmi d’autres, prise dans une longue circulation de motifs, de personnages, d’épreuves et d’images.

14. Sources et liens utiles

Sources principales

  • Gerhard Lauer, « Computational folktale studies. A very brief history », Fabula, vol. 64, n° 1-2, 2023, p. 1-6.
  • Page institutionnelle de Gerhard Lauer, Johannes Gutenberg-Universität Mainz.
  • Site personnel de Gerhard Lauer.
  • James Abello, Peter Broadwell et Timothy R. Tangherlini, « Computational Folkloristics », Communications of the ACM, 2012.
  • Folgert Karsdorp, Marten van der Meulen, Theo Meder et Antal van den Bosch, « MOMFER : A Search Engine of Thompson’s Motif-Index of Folk Literature », Folklore, 2015.
  • Jamshid J. Tehrani, « The Phylogeny of Little Red Riding Hood », PLOS ONE, 2013.

Liens vérifiés

Note pour le lecteur : cette fiche présente Gerhard Lauer à partir de son apport aux études computationnelles des contes. Elle privilégie ce que ces méthodes changent dans la lecture des contes merveilleux : comparaison des versions, circulation des motifs, parentés narratives, lecture des variantes et prudence dans l’interprétation des résultats numériques.