Natacha Rimasson-Fertin

Natacha Rimasson-Fertin

L’autre monde, ses seuils et ses figures dans les contes merveilleux

Natacha Rimasson-Fertin étudie la géographie imaginaire du conte merveilleux et les figures qui donnent accès à l’autre monde. Sa recherche compare principalement les Contes de l’enfance et du foyer des frères Grimm et les Contes populaires russes d’Alexandre Afanassiev.

Le voyage vers l’autre monde organise une grande partie de l’action : départ, franchissement d’une limite, rencontre avec un gardien ou un donateur, acquisition d’un objet ou d’un savoir, épreuve et retour. Les paysages restent peu décrits, mais les déplacements, les seuils et les rencontres composent une carte narrative précise. Cette approche est directement utile pour mettre en espace un conte et rendre sensible le passage d’un monde à l’autre.

Domaine Littérature comparée, études germaniques, traduction et anthropologie culturelle du conte.
Question centrale Comment le voyage, les seuils et les êtres surnaturels organisent-ils l’autre monde du conte merveilleux ?
Travail majeur L’Autre monde et ses figures, thèse consacrée aux contes de Grimm et d’Afanassiev, 2008.
Notions clés Autre monde, voyage, frontière, seuil, géographie imaginaire, gardien et passeur.
Intérêt pour le conte merveilleux Lire l’espace comme une structure d’action et comprendre les rencontres surnaturelles comme des passages décisifs.
L’autre monde comme principe d’organisation du conte

Dans de nombreux contes merveilleux, le héros ou l’héroïne doit quitter l’espace familier pour atteindre un domaine régi par d’autres possibilités. On y trouve les êtres surnaturels, les objets magiques, les fiancés ou princesses disparus, les morts, les animaux auxiliaires et les adversaires qui commandent l’épreuve.

Cet autre monde n’est pas toujours un au-delà clairement nommé. Il peut être situé dans une forêt, sous terre, au sommet d’une montagne, au-delà d’une étendue d’eau, dans un château inaccessible ou à une distance exprimée par une formule. Sa différence se manifeste surtout par le trajet nécessaire pour l’atteindre et par les règles qui s’y appliquent.

Le passage transforme le personnage. Il faut apprendre une conduite, respecter une parole, reconnaître une aide ou surmonter une épreuve. Le voyage spatial devient ainsi une progression narrative et humaine.

Une géographie dessinée par le déplacement

Les contes décrivent rarement des paysages continus. Quelques éléments suffisent : une forêt, un chemin, une rivière, une montagne de verre, une maison isolée, un palais ou un monde souterrain. Leur organisation apparaît lorsqu’on suit les déplacements du personnage.

Natacha Rimasson-Fertin montre que le motif du voyage soutient la mémoire du conteur. Le trajet ordonne les épisodes et relie des lieux nettement séparés. On peut donc cartographier un conte à partir des départs, arrêts, rencontres, franchissements et retours, même lorsque les distances restent indéterminées.

La carte obtenue n’est pas une géographie réaliste. Elle représente les relations fonctionnelles entre les espaces : maison initiale, zone de séparation, lieu de l’épreuve, centre de l’autre monde et chemin du retour.

Seuils, frontières et lieux de passage
Seuil ou limite Fonction dans le récit
Forêt Séparer l’espace familial du domaine des rencontres et des épreuves.
Eau, pont ou rive Marquer une frontière et imposer un moyen particulier de passage.
Puits, trou ou ouverture souterraine Conduire vers un monde inférieur et rendre le retour difficile.
Montagne, verre ou cristal Rendre visible une séparation presque infranchissable.
Porte, maison ou cabane Placer le héros face à un gardien, à une règle d’hospitalité ou à une menace.
Sommeil, nuit ou métamorphose Produire un passage qui concerne aussi l’état du personnage.

Un seuil ne vaut pas seulement par son apparence. Il est défini par ce qui permet ou interdit de le franchir : formule, objet, animal, nourriture, bonne conduite, épreuve ou aide reçue auparavant.

Les figures qui gardent et rendent possible le passage

Les êtres rencontrés à la frontière de l’autre monde sont souvent ambivalents. Ils peuvent menacer, éprouver, nourrir, renseigner ou équiper le personnage. Leur fonction dépend de la manière dont le héros se présente et répond à la situation.

  • Le gardien contrôle l’accès à un lieu ou à un savoir.
  • Le donateur soumet le personnage à une épreuve avant de remettre une aide.
  • Le passeur permet de franchir une distance impossible par les moyens ordinaires.
  • L’animal auxiliaire connaît les chemins et les règles que le héros ignore.
  • Le mort reconnaissant relie le voyage à une dette correctement acquittée.
  • La sorcière ou la vieille femme peut réunir les fonctions de menace, d’épreuve et d’initiation.

Ces rôles ne définissent pas une psychologie stable. Une même figure peut être hostile dans un conte et secourable dans un autre, ou changer de fonction au cours d’un même récit.

Baba Yaga sur la route de l’autre monde

Dans les contes russes, Baba Yaga occupe fréquemment une position frontalière. Sa demeure se trouve sur la route suivie par le héros et fonctionne comme un passage obligé. La rencontre vérifie la capacité du personnage à se comporter dans un espace régi par d’autres règles.

La vieille femme peut menacer de dévorer le visiteur, mais aussi lui donner de la nourriture, des indications, un cheval ou un objet. Cette ambivalence devient intelligible lorsqu’on la considère comme gardienne et médiatrice. Sa maison, son langage et les gestes exigés du héros appartiennent à la dramaturgie du seuil.

Pour la narration, Baba Yaga gagne ainsi à être présentée comme une puissance de passage. La scène repose sur la tension entre danger et hospitalité, sur la maîtrise des formules et sur la transformation du voyageur après la rencontre.

Le nombre des voyages et la structure du récit

Le trajet vers l’autre monde peut prendre plusieurs formes. Un personnage part et revient une seule fois. Plusieurs frères ou sœurs accomplissent successivement le même parcours. Le héros peut aussi franchir la frontière à plusieurs reprises, ou poursuivre un être qui circule entre les deux mondes.

Le nombre et l’ordre des voyages fournissent une typologie utile de la structure. Ils permettent de repérer les répétitions, les échecs initiaux, la progression des épreuves et les conditions du retour.

Organisation Effet narratif
Un aller et un retour Concentration de la quête autour d’une transformation principale.
Voyages successifs de plusieurs personnages Comparaison entre mauvaises et bonnes conduites.
Passages répétés du même héros Accumulation des apprentissages, des objets ou des épreuves.
Poursuite entre les mondes Accélération du récit et fragilité de la frontière.
Grimm et Afanassiev : comparer sans effacer les différences

La comparaison fait apparaître des structures communes : départ, frontière, autre royaume, gardien, acquisition d’une aide et retour. Elle révèle aussi des différences de géographie imaginaire, de croyances, de figures surnaturelles et de traditions éditoriales.

Les recueils de Grimm et d’Afanassiev ne sont pas des transcriptions transparentes d’une parole populaire. Ils résultent d’histoires de collecte, de classement, de révision et de publication. Le travail sur le texte original et sur les éditions successives permet de distinguer autant que possible les choix des collecteurs, des éditeurs, des traducteurs et des narrateurs.

Cette exigence explique l’importance de la traduction intégrale et commentée des Grimm réalisée par Natacha Rimasson-Fertin : elle redonne accès aux textes du recueil, y compris à leurs différences de ton, de registre et de formulation.

Une méthode pratique pour mettre un conte en espace
  1. Tracer le parcours du personnage depuis son lieu de départ jusqu’au retour ou au nouvel établissement.
  2. Identifier chaque seuil : forêt, eau, porte, montagne, sommeil, nuit ou métamorphose.
  3. Noter le moyen de passage : formule, objet, aide, épreuve, animal ou geste.
  4. Repérer les gardiens et passeurs, puis préciser leur fonction à ce moment du récit.
  5. Comparer les voyages répétés pour faire entendre leurs ressemblances et leurs différences.
  6. Travailler les transitions orales : changement de rythme, silence, formule, orientation du regard ou déplacement du corps.

Cette cartographie peut tenir sur une feuille. Elle aide à mémoriser le récit, à distribuer les scènes et à donner à chaque lieu une qualité sensible sans multiplier les descriptions.

Relations avec Propp, Nicole Belmont et Max Lüthi
Auteur Apport complémentaire
Vladimir Propp Le départ, le donateur, l’aide magique, le déplacement et le retour appartiennent à la morphologie de l’action.
Nicole Belmont Ses travaux sur les seuils de l’autre monde et la poétique orale éclairent la transformation narrative du voyage.
Max Lüthi La faible description des lieux et l’accessibilité narrative du surnaturel relèvent du style abstrait et de l’unidimensionnalité.
Claude Lecouteux L’histoire des croyances et des êtres surnaturels fournit des éléments de comparaison pour comprendre les figures du passage.
Limites et précautions
  • L’autre monde n’est pas toujours assimilable au royaume des morts ; sa définition dépend du conte et du corpus.
  • Une carte narrative représente des relations entre épisodes, non des distances réalistes.
  • Une figure surnaturelle ne possède pas une fonction identique dans toutes ses apparitions.
  • Les ressemblances entre contes allemands et russes ne doivent pas effacer leurs contextes culturels et éditoriaux.
  • La lecture anthropologique doit rester liée aux versions effectivement étudiées et éviter les origines uniques insuffisamment documentées.
En résumé

Natacha Rimasson-Fertin fait apparaître l’autre monde du conte à travers les voyages, les seuils et les rencontres. Le paysage, peu décrit, devient lisible lorsqu’on suit le mouvement des personnages. Les gardiens, donateurs et passeurs organisent l’accès à des pouvoirs, à des savoirs ou à des êtres absents du monde initial.

Pour un conteur, cette approche fournit un outil de mémorisation et de mise en scène. Tracer les déplacements, identifier les passages et différencier les espaces donne au récit une géographie sensible tout en conservant la sobriété propre au conte merveilleux.

Repères bibliographiques et ressources