Newell

William Wells Newell

Diffusion des contes, tradition orale et prudence comparative

William Wells Newell appartient aux fondateurs de la folkloristique américaine. Son intérêt pour les contes populaires se situe au croisement de plusieurs questions décisives : comment les récits circulent-ils d’un pays à l’autre ? faut-il expliquer leurs ressemblances par une origine commune, par des emprunts, par des inventions indépendantes ou par des états semblables de l’esprit humain ? quelle différence faut-il faire entre un motif très ancien et un conte complet organisé ?

Son article « Theories of Diffusion of Folk-Tales », publié en 1895 dans le Journal of American Folklore, offre un bilan critique des grandes théories de son temps. Newell y discute les Grimm, Max Müller, Walter Scott, Köhler, Benfey, Cosquin, Tylor, Andrew Lang et Bédier. Sa position est nette dans son principe : les contes voyagent, se recomposent, changent de forme et franchissent les langues. Les grandes explications uniques doivent être remplacées par une comparaison patiente des versions.

Nom complet William Wells Newell.
Dates 1839-1907.
Domaine principal Folklore américain, contes, traditions enfantines, superstitions, théorie de la diffusion.
Rôle institutionnel Fondateur de l’American Folklore Society et premier éditeur du Journal of American Folklore.
Ouvrage connu Games and Songs of American Children, publié en 1883.
Article central « Theories of Diffusion of Folk-Tales », 1895.
Une figure fondatrice de la folkloristique américaine

Newell occupe une place importante dans la constitution institutionnelle du folklore aux États-Unis. Il participe à la fondation de l’American Folklore Society en 1888 et joue un rôle moteur dans le Journal of American Folklore. Son travail couvre plusieurs domaines : jeux et chansons d’enfants, superstitions, contes, ballades, traditions orales, rapports entre folklore européen et folklore américain.

Son ouvrage Games and Songs of American Children est consacré aux jeux, comptines, chansons et traditions enfantines. Il montre déjà une attention forte aux formes modestes de la tradition orale, aux pratiques vivantes et à la comparaison entre matériaux américains et européens.

  • Institution : construction d’un espace savant pour le folklore américain.
  • Méthode : collecte, comparaison, mise en série des variantes.
  • Objet : traditions enfantines, contes, croyances, récits et formes populaires.
  • Question théorique : diffusion, emprunt, invention indépendante, transmission orale.
Le problème central : pourquoi les mêmes contes se retrouvent-ils partout ?

Newell part d’un fait massif : des contes très proches se retrouvent dans des pays éloignés, dans des langues différentes, parfois dans des milieux sociaux sans lien apparent. La question n’est donc pas seulement de classer les récits. Il faut expliquer leur ressemblance.

Explication possible Principe Position de Newell
Héritage commun très ancien Les contes viendraient d’un fonds national, racial ou indo-européen primitif. Hypothèse insuffisante, trop dépendante de la linguistique et du romantisme national.
Invention indépendante L’esprit humain produirait spontanément les mêmes récits dans plusieurs lieux. Possible pour certains motifs simples, rarement suffisante pour des intrigues complexes.
Diffusion historique Les récits sont composés, transmis, repris et transformés par contact culturel. Hypothèse privilégiée, mais à vérifier conte par conte.
Origine unique orientale ou indienne Les contes merveilleux viendraient massivement d’Inde ou d’Orient. Hypothèse trop générale : la circulation écrite ne prouve pas la dérivation orale.

La force de Newell tient à sa position intermédiaire. Il n’écarte ni la diffusion, ni l’invention indépendante, ni les héritages anciens. Il refuse seulement les systèmes qui prétendent expliquer tous les contes par une seule cause.

Les Grimm, Max Müller et la critique de l’héritage indo-européen

Newell commence par les frères Grimm et les savants allemands de la première moitié du XIXe siècle. Dans cette tradition, les récits, coutumes et croyances populaires sont largement compris comme des héritages nationaux transmis depuis des temps préhistoriques. Le folklore devient alors l’expression d’un génie populaire propre.

Cette perspective est ensuite prolongée par Max Müller, qui rattache de nombreux mythes à des phénomènes naturels, notamment au soleil, à l’aube et au langage figuré des premiers humains. Les contes et mythes seraient nés de métaphores anciennes mal comprises par les générations suivantes.

Newell retient l’importance historique de ces théories, mais il refuse leur principe directeur : l’histoire des récits ne suit pas mécaniquement l’histoire des langues.

Courant Idée principale Limite relevée
Grimm Les traditions expriment un héritage ancien et national. Les contes circulent plus largement que les frontières nationales ou linguistiques.
Max Müller Les mythes proviennent d’anciennes métaphores naturalistes et solaires. Une clé unique finit par réduire les récits à une explication préfabriquée.
Théorie aryenne Les traditions suivraient la parenté des langues indo-européennes. Les idées, récits et motifs voyagent selon d’autres voies que les langues.
Walter Scott, Köhler et la circulation des récits

Newell reprend une intuition formulée par Walter Scott : les fictions populaires se dispersent avec une facilité remarquable. Elles franchissent les frontières, circulent entre pays, langues et milieux, et peuvent se transmettre sans institution savante.

Reinhold Köhler donne à cette intuition une formulation plus savante. Les contes européens ne seraient pas des créations nationales isolées, mais les restes et variantes d’un nombre limité de types. Beaucoup de ressemblances sont trop précises pour relever de la simple coïncidence.

  • Les contes circulent : ils passent d’un pays à l’autre par contact, oralité, commerce, migration, livre, traduction, voisinage.
  • Les contes se recomposent : une version peut devenir à son tour le point de départ d’une nouvelle diffusion.
  • Les contes ne sont pas propriété exclusive : un même récit peut appartenir à plusieurs traditions, sous des formes adaptées.
Motifs anciens et récits complets : l’apport méthodologique majeur

L’une des idées les plus fécondes de Newell est la distinction entre les incidents et les récits complets. Un incident, un motif ou une scène peuvent être très anciens : femme-oiseau, objet magique, enfant abandonné, ogre, aide animale, tâche impossible, voyage dans l’autre monde. Le conte complet qui combine ces éléments dans une intrigue stable peut être plus récent.

Motif ou incident élément bref, scène, image, situation, épisode Conte complet composition organisée de plusieurs motifs avec début, progression, épreuve, résolution, reconnaissance

Cette distinction évite de fausses conclusions. Une attestation ancienne d’un motif ne prouve pas l’ancienneté du conte-type entier. Un récit peut être une composition tardive faite de matériaux beaucoup plus anciens.

Erreur possible Correction apportée par Newell
Un motif ancien prouve l’ancienneté du conte entier. Le motif et le récit complet doivent être distingués.
Un conte-type serait une simple addition de motifs. Le récit complet est une composition organisée.
La première attestation écrite donne l’origine du conte. L’écrit ne donne qu’un point de repère documentaire.
La version la plus « archaïque » serait forcément la plus ancienne. Les traits archaïsants peuvent être acquis après diffusion.
Benfey, Cosquin et la critique de l’origine indienne généralisée

Newell discute longuement la théorie indianiste de Theodor Benfey. Celle-ci attribue aux contes merveilleux une origine principalement indienne. Les récits auraient circulé par traductions, routes commerciales, médiations arabes, persanes, espagnoles, hébraïques, mongoles ou bouddhiques.

Newell ne nie pas l’importance des collections orientales. Il reconnaît que des textes indiens, arabes ou persans ont circulé et influencé la littérature occidentale. Sa critique vise le passage trop rapide de la tradition écrite à la tradition orale.

Ce que Benfey démontre fortement Ce que Newell juge non démontré
Des recueils orientaux ont circulé par traductions successives. Les contes oraux européens dérivent massivement de ces recueils.
L’Orient a influencé certaines traditions littéraires médiévales. Cette influence explique l’ensemble du folklore narratif européen.
Certains récits ont pu passer d’Inde ou d’Orient vers l’Europe. L’origine indienne peut servir de principe général.

La leçon méthodologique reste actuelle : la preuve d’une circulation littéraire ne vaut pas preuve automatique d’une origine orale.

Tylor et Lang : l’anthropologie comparée

Newell situe Edward B. Tylor et Andrew Lang dans un autre courant. Les ressemblances entre mythes et contes ne s’expliquent pas seulement par emprunt. Elles peuvent aussi venir de manières semblables de penser le monde : animisme, attribution d’intention aux êtres et aux choses, tabous, croyances, formes analogues d’expérience.

Newell reconnaît l’intérêt de cette approche, mais refuse l’application mécanique. Une lecture solaire forcée et une lecture anthropologique forcée produisent le même défaut : le récit est réduit à une explication qui lui préexiste.

Auteur Apport Réserve de Newell
Tylor Animisme, états de pensée, comparaison anthropologique. La transmission orale doit rester prise en compte.
Lang Possibilité d’inventions indépendantes à partir de besoins symboliques semblables. Les grands récits complexes demandent souvent une autre explication.
Méthode anthropologique Relier les récits aux croyances et aux pratiques humaines. Ne pas plaquer une interprétation sur un conte qui ne la soutient pas.
Bédier : critique de l’orientalisme et scepticisme sur les origines

Joseph Bédier occupe une place importante dans l’article. Dans Les Fabliaux, il critique l’idée d’une origine orientale massive des récits médiévaux français. Newell approuve largement cette critique : les recueils orientaux ont eu une influence littéraire, mais leur action sur le folklore oral européen n’est pas démontrée à grande échelle.

Newell se sépare toutefois de Bédier lorsque celui-ci juge peu utile la recherche de l’origine des contes par comparaison des variantes. Pour Newell, l’enquête comparative reste indispensable. Elle ne donne pas toujours une certitude, mais elle peut conduire à des conclusions probables.

Bédier prudence devant les généalogies trop ambitieuses scepticisme sur la possibilité de retrouver les origines Newell accord sur la prudence désaccord sur l’inutilité de la comparaison

La position de Newell est donc équilibrée : aucun système général ne doit décider d’avance de l’origine des contes, mais chaque conte peut être étudié dans ses versions, ses attestations, ses transformations et ses zones de diffusion.

Deux exemples : la femme-cygne et Cendrillon

Newell applique sa méthode à deux exemples significatifs.

La femme-cygne

Le conte de la femme-oiseau ou femme-cygne combine plusieurs éléments : capture d’un vêtement ou plumage magique, mariage avec l’être surnaturel, perte, départ, quête dans un autre monde, tâches accomplies grâce à l’aide de la femme retrouvée.

Newell observe que certains éléments se trouvent déjà dans des traditions anciennes, notamment indiennes et grecques. Le conte complet lui paraît pourtant plus tardif. Les motifs existaient. Le récit organisé est le produit d’une recomposition ultérieure.

Cet exemple montre la différence entre antiquité des matériaux et histoire du conte-type complet.

Cendrillon

Newell conteste l’idée selon laquelle Cendrillon serait directement un récit immémorial attesté dès l’Antiquité. En s’appuyant sur les variantes rassemblées par Marian Roalfe Cox, il propose plutôt d’y voir une adaptation relativement récente d’un roman médiéval, diffusée ensuite très largement.

Cette hypothèse doit être lue comme une proposition datée. Sa valeur principale tient à la méthode : ne pas conclure trop vite à l’ancienneté du conte entier à partir d’une ressemblance ancienne ou d’un motif isolé.

Une thèse forte mais datée : la diffusion depuis les centres de culture

Newell pense que les récits circulent principalement depuis les centres de culture vers des groupes moins dotés en institutions savantes ou littéraires. Cette thèse est fortement marquée par le vocabulaire évolutionniste du XIXe siècle. Les catégories qu’il emploie alors – « civilisé », « barbare », « sauvage » – doivent être historicisées et remplacées dans une lecture actuelle.

Le point encore utile est ailleurs : Newell pense la diffusion comme un phénomène de contact culturel continu. Les contes ne restent pas enfermés dans un peuple. Ils se déplacent, s’adaptent, se mêlent aux récits déjà présents.

Élément encore utile Élément daté
Les contes circulent par contacts sociaux, culturels, commerciaux et littéraires. La diffusion serait presque toujours verticale, des sociétés dites « cultivées » vers les autres.
Une version reçue peut se mêler à un stock local. Les groupes récepteurs sont parfois décrits comme trop passifs.
Les récits ne suivent pas les frontières linguistiques. Le vocabulaire hiérarchique de son temps n’est plus recevable.
La version la plus archaïque n’est pas forcément la plus ancienne

Newell critique une idée répandue : la version la plus violente, la plus étrange ou la plus « primitive » serait automatiquement la plus ancienne. Ce raisonnement lui paraît trompeur.

Une version peut acquérir des traits archaïsants après sa diffusion. Elle peut absorber des croyances locales, des détails violents, des éléments mythiques ou des motifs rituels. Elle peut aussi être volontairement archaïsée par une littérature savante.

  • Une version plus cruelle n’est pas forcément plus ancienne.
  • Une version plus merveilleuse n’est pas forcément plus primitive.
  • Une version plus simple n’est pas toujours première.
  • Une version plus rationalisée n’est pas toujours tardive.

Cette prudence reste très utile dans l’étude des contes merveilleux : l’ancienneté d’une version se construit par un faisceau d’indices, jamais par un seul trait.

Ce que Newell apporte à l’étude des contes merveilleux
  • Une critique des grands systèmes : origine aryenne, mythe solaire, origine indienne unique, invention indépendante généralisée.
  • Une théorie prudente de la diffusion : les contes circulent largement, mais chaque cas demande une enquête propre.
  • Une distinction décisive entre motif et conte complet : les matériaux peuvent être anciens, la composition narrative plus récente.
  • Une séparation entre écrit et oral : la circulation d’un livre ne prouve pas automatiquement la dérivation d’une tradition orale.
  • Une défense de la comparaison : les variantes restent indispensables, même lorsque l’origine exacte demeure incertaine.
  • Une prudence contre les archaïsmes trompeurs : la version la plus rude n’est pas nécessairement la plus ancienne.
  • Une place importante pour les zones de contact : les récits se transmettent par échanges, emprunts, recompositions et adaptations.
Limites et précautions de lecture
Limite Risque Lecture actuelle
Vocabulaire évolutionniste Hiérarchiser les sociétés selon une échelle de civilisation. Historiciser les termes et les remplacer par des notions de contact, circulation, appropriation, traduction culturelle.
Diffusion trop verticale Sous-estimer la créativité des milieux récepteurs. Étudier les réinterprétations locales, les circulations inverses et les créations populaires.
Création par un narrateur unique Simplifier la genèse orale et cumulative des récits. Penser la composition comme processus, performance et recomposition répétée.
Hypothèses ponctuelles datées Prendre les propositions sur Cendrillon ou la femme-cygne comme résultats définitifs. Conserver surtout la méthode : distinguer motif, version, récit complet et histoire de diffusion.
Faible attention au style du merveilleux Analyser surtout la circulation, moins la forme poétique du conte. Compléter par Lüthi, Propp, Tenèze, Belmont, Courtés ou Meletinsky.
Newell face aux autres théoricien·ne·s du conte
Auteur ou courant Point d’appui Place de Newell
Grimm Tradition nationale, mythologie germanique, survivances. Newell reconnaît l’importance historique, mais refuse l’enfermement national des récits.
Max Müller Mythe solaire, langage, origine indo-européenne. Newell critique la clé unique et la confusion entre histoire des langues et histoire des idées.
Benfey et Cosquin Diffusion indianiste. Newell distingue influence littéraire orientale et preuve de diffusion orale.
Tylor et Lang Anthropologie comparée, animisme, invention indépendante possible. Newell retient l’intérêt anthropologique, mais refuse les interprétations trop automatiques.
Bédier Critique des filiations orientales et scepticisme sur les origines. Newell approuve la prudence, mais conserve la valeur de la comparaison des variantes.
Aarne-Thompson-Uther Stabilisation typologique des contes-types. Newell précède cette stabilisation et prépare la nécessité d’une comparaison organisée.
Propp et Tenèze Morphologie, mouvements, structures narratives. Leur travail complète Newell en décrivant l’organisation interne des récits que Newell étudie surtout par diffusion.
Lire un conte merveilleux avec Newell
  1. Identifier le conte-type : situer le récit dans les classifications disponibles.
  2. Distinguer les motifs et le récit complet : ne pas confondre ancienneté d’un motif et ancienneté de l’intrigue.
  3. Rassembler les variantes : examiner les versions proches et éloignées.
  4. Séparer circulation écrite et tradition orale : repérer les recueils, traductions, adaptations, puis les versions orales.
  5. Étudier les transformations : substitutions d’objets, déplacements de lieux, changements d’adversaire, recompositions de séquences.
  6. Éviter les explications uniques : chaque conte demande une enquête propre.
  7. Contrôler les signes d’ancienneté : un trait violent, merveilleux ou archaïque peut être secondaire.
  8. Formuler des conclusions probables : l’histoire d’un conte n’est pas toujours démontrable avec certitude.
Synthèse courte pour lecteur non spécialiste

William Wells Newell est un folkloriste américain de la fin du XIXe siècle. Son article sur la diffusion des contes propose une position méthodologique importante. Les contes merveilleux ne doivent pas être expliqués par une seule origine : ni l’Inde, ni le soleil, ni le génie national, ni l’invention indépendante ne suffisent.

Newell insiste sur la circulation des récits. Les contes passent d’un pays à l’autre, changent de forme, se mêlent à des motifs locaux et peuvent connaître plusieurs centres de diffusion. Il faut donc comparer les versions, tout en distinguant les motifs anciens du conte complet.

Son travail reste daté par le vocabulaire évolutionniste de son époque. Son apport méthodologique demeure utile : prudence devant les grandes théories, attention aux variantes, séparation entre tradition orale et tradition écrite, et refus de confondre un détail archaïque avec une preuve d’ancienneté.

Repères bibliographiques et ressources

Textes de William Wells Newell

  • William Wells Newell, Games and Songs of American Children, New York, Harper & Brothers, 1883.
  • William Wells Newell, « Theories of Diffusion of Folk-Tales », The Journal of American Folklore, vol. 8, n° 28, 1895, p. 7-18.
  • Fanny D. Bergen, Current Superstitions : Collected from the Oral Tradition of English Speaking Folk, with notes and introduction by William Wells Newell, Boston / New York, Houghton, Mifflin and Company, 1896.

Études et repères

  • Alexander F. Chamberlain, « William Wells Newell – 1839-1907 », American Anthropologist, 1907.
  • Franz Boas, « In Memoriam. William Wells Newell », Folklore, 1907.
  • Michael J. Bell, « William Wells Newell and the Foundation of American Folklore Scholarship », Journal of the Folklore Institute, 1973.

Ressources en ligne vérifiées