Marcel Jousse

Marcel Jousse

Geste, rythme, mémoire et parole vivante dans les traditions orales

Marcel Jousse est un anthropologue français, jésuite, linguiste et chercheur de l’oralité. Il est surtout connu pour avoir élaboré une anthropologie du geste, attentive au rôle du corps, du rythme, de la mémoire et de la parole dans la transmission humaine.

Pour l’étude des contes merveilleux, son intérêt est considérable. Jousse invite à regarder le conte comme une parole portée par un corps : une voix qui rythme, une mémoire qui rejoue, des gestes qui accompagnent, des formules qui soutiennent le récit, un auditoire qui reçoit et reconnaît. Son travail permet de mieux comprendre pourquoi les contes traditionnels reposent si souvent sur les répétitions, les structures en trois temps, les oppositions fortes, les scènes visuelles et les paroles formulaires.

Nom complet Marcel Jousse
Dates 1886-1961
Domaines Anthropologie du geste, psychologie du langage, oralité, mémoire, pédagogie
Ouvrage fondateur Le Style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs, 1925
Notions importantes Mimisme, geste, rythme, bilatéralisme, formulisme, manducation de la parole
Intérêt pour les contes Comprendre la mémoire orale, la récitation, le rythme et la performance
1. Situer Marcel Jousse

Marcel Jousse naît dans la Sarthe, dans un milieu encore fortement marqué par les pratiques de parole, de mémoire et de transmission orale. Cette origine est importante pour comprendre son œuvre : il ne part pas seulement d’une théorie abstraite du langage, mais d’une expérience concrète de la parole entendue, retenue et redite.

Il reçoit ensuite une formation savante solide, au croisement de la linguistique, de la psychologie, de l’anthropologie, de la phonétique expérimentale et des études religieuses. Sa recherche tente de comprendre comment l’être humain connaît, mémorise et exprime le monde à travers le geste et la parole.

Sa pensée est singulière. Elle ne se présente pas comme une théorie classique du conte, comparable à celle de Propp, d’Aarne-Thompson ou de Delarue-Tenèze. Elle fournit plutôt une anthropologie générale de l’oralité, très utile pour lire les contes comme des récits faits pour être dits, entendus, mémorisés et rejoués.

2. L’anthropologie du geste

L’idée centrale de Jousse est que l’être humain connaît le monde en le rejouant. Le corps reçoit les actions du réel, les mime, les organise et les garde en mémoire. Cette capacité de reprise corporelle et mentale est ce que Jousse appelle le mimisme.

Le mot « geste » ne désigne donc pas seulement le mouvement visible de la main. Il désigne toute manière humaine de rejouer une action : geste du corps, geste de la voix, geste de la mémoire, geste du langage. La parole elle-même est comprise comme une forme de geste.

Pour les contes merveilleux, cette idée est précieuse. Un conte oral n’est pas seulement une suite de phrases. Il donne à rejouer des actions : marcher, chercher, fuir, cacher, ouvrir une porte interdite, tendre un objet, reconnaître un signe, franchir une forêt, affronter un ogre, recevoir une aide. Le récit reste en mémoire parce qu’il est organisé comme une série de gestes narratifs fortement dessinés.

3. Le mimisme : rejouer le monde pour le comprendre

Chez Jousse, le mimisme est la capacité humaine à assimiler le réel en le rejouant intérieurement ou extérieurement. L’enfant apprend en imitant. L’adulte continue à comprendre par reprises, gestes, rythmes, images et formules.

Cette notion éclaire la force des contes merveilleux. Beaucoup de scènes sont très mimables : la vieille fileuse, l’ogre qui flaire la chair fraîche, le héros qui monte à l’arbre, l’héroïne qui ouvre une chambre interdite, le cheval qui s’élance, l’animal qui parle, la fuite où l’on jette derrière soi des objets magiques.

Le conteur ou la conteuse peut ainsi faire vivre le récit sans décrire longuement. Un geste, une pause, une répétition, une posture suffisent parfois à rendre une scène immédiatement intelligible.

L’apport de Jousse consiste à rappeler que la mémoire du conte passe par des images d’action. Le conte merveilleux se retient parce qu’il donne à voir et à rejouer.

4. Le style oral : rythme, mémoire et parole formulée

Dans Le Style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs, Jousse étudie les procédés qui permettent aux cultures orales de conserver et de transmettre des paroles longues. Le terme « mnémotechnique » est ici essentiel : les récits, chants, prières ou enseignements oraux ont besoin de formes qui soutiennent la mémoire.

Ces formes peuvent être :

  • des répétitions régulières ;
  • des parallélismes ;
  • des formules fixes ;
  • des reprises par mots-crochets ;
  • des rythmes binaires ou ternaires ;
  • des scènes-types faciles à reconnaître ;
  • des gestes associés à la parole.

Les contes merveilleux utilisent massivement ces procédés. Les trois frères qui partent l’un après l’autre, les trois nuits d’épreuve, les trois objets donnés, les deux échecs suivis d’un succès, les paroles répétées à chaque rencontre relèvent d’une poétique de la mémoire autant que d’une esthétique du récit.

5. Le rythme comme support de la mémoire

Jousse accorde une grande importance au rythme. La parole orale est portée par le souffle, la respiration, la marche, le balancement du corps, l’alternance des accents et des pauses. Le rythme aide à retenir, à redire et à transmettre.

Dans un conte merveilleux, le rythme se manifeste souvent par l’organisation même de l’intrigue. Le récit avance par séquences régulières : départ, rencontre, demande, refus ou acceptation, épreuve, aide, résultat. La répétition n’est donc pas une lourdeur. Elle donne au récit sa tenue orale.

Procédé rythmique Effet dans le conte merveilleux
Trois tentatives Créer une attente, installer deux échecs, préparer le succès final.
Formule répétée Aider la mémoire du conteur et la reconnaissance par l’auditoire.
Alternance question-réponse Donner au récit une forme dialoguée facile à suivre.
Reprise cumulative Produire un effet de chaîne, de jeu et de virtuosité orale.
Pause avant révélation Préparer le retournement, la reconnaissance ou l’apparition merveilleuse.
6. Le bilatéralisme : balancements et oppositions

Jousse insiste sur la structure bilatérale du corps humain : droite et gauche, marche alternée, balancement, opposition et reprise. Cette structure corporelle se retrouve selon lui dans les formes de la pensée et de la parole.

Pour l’étude des contes, cette idée aide à comprendre l’importance des oppositions fortement marquées :

  • aîné / cadet ;
  • bonne sœur / mauvaise sœur ;
  • vrai héros / faux héros ;
  • maison ordinaire / château merveilleux ;
  • Ce Monde / Autre Monde ;
  • interdit / transgression ;
  • perte / reconnaissance ;
  • disjonction / retrouvailles.

Ces oppositions ne sont pas seulement des catégories abstraites. Elles donnent au récit une architecture mémorisable. Le public suit le conte parce que les tensions sont clairement dessinées, puis rejouées par les actions des personnages.

7. Formules, paroles fixes et mots-crochets

Les cultures orales utilisent souvent des formules qui reviennent d’un récit à l’autre ou d’un épisode à l’autre. Ces formules ne servent pas seulement à décorer. Elles portent la mémoire, marquent les étapes et donnent au conte une forme reconnaissable.

Dans les contes merveilleux, on peut penser aux formules d’ouverture et de clôture, aux paroles magiques, aux refrains chantés, aux demandes répétées, aux interdictions, aux réponses données trois fois, aux paroles de reconnaissance ou aux avertissements.

Les « mots-crochets », chez Jousse, désignent des reprises où un mot ou une expression permet d’accrocher une phrase à la suivante. Dans le conte, ce principe se retrouve dans les récits cumulatifs et dans certaines chaînes d’actions : chaque élément appelle le suivant, puis la séquence entière peut être redite.

Pour le lecteur comme pour le conteur, ces répétitions sont des repères. Elles indiquent que le récit avance selon une logique orale, faite pour être retenue et partagée.

8. Le corps du conteur ou de la conteuse

L’une des grandes forces de Jousse est de replacer le corps au centre de la parole. Raconter n’est pas seulement produire un texte à voix haute. C’est engager un souffle, un rythme, une posture, un regard, des mains, des silences, des inflexions.

Cette dimension est particulièrement visible dans le conte merveilleux. Le conteur peut faire sentir :

  • la peur devant la chambre interdite ;
  • la lenteur d’une marche en forêt ;
  • le surgissement d’un animal auxiliaire ;
  • l’ampleur d’une tâche impossible ;
  • l’élan d’une fuite magique ;
  • la stupeur d’une reconnaissance finale.

Jousse aide ainsi à comprendre pourquoi une version racontée et une version simplement lue ne produisent pas le même effet. Le conte oral passe par une présence humaine.

9. La manducation de la parole

La notion de « manducation de la parole » est l’une des plus célèbres chez Jousse. Elle désigne une manière d’incorporer la parole, de la faire entrer dans la mémoire par la répétition, le rythme, la voix et parfois le mouvement.

Même si cette notion est d’abord développée par Jousse dans un cadre biblique et religieux, elle peut éclairer les contes merveilleux. Dans une tradition orale, un récit n’est pas simplement compris. Il est fréquenté, répété, repris, absorbé. Le conteur ou la conteuse le porte en soi avant de le redonner.

Cette idée permet de penser la différence entre apprendre un conte par cœur comme un texte scolaire et l’intégrer comme un récit vivant. Dans le premier cas, la mémoire tente de reproduire des mots. Dans le second, elle retient une structure, des images, des rythmes, des gestes, des séquences et des paroles fortes.

10. Ce que Jousse fait voir dans les contes merveilleux

L’approche de Jousse permet de regarder autrement plusieurs traits très familiers des contes merveilleux.

Élément du conte Lecture inspirée par Jousse
Structures ternaires Organisation rythmique et mémorielle du récit.
Formules répétées Appuis de mémoire, de diction et de reconnaissance.
Scènes fortement visuelles Actions faciles à rejouer intérieurement par le conteur et l’auditoire.
Objets magiques Points d’ancrage concrets pour la mémoire narrative.
Épreuves impossibles Gestes d’action condensés : trier, puiser, chercher, franchir, rapporter.
Fuite magique Séquence dynamique, souvent très corporelle, faite de gestes rapides et d’objets lancés.
Reconnaissance finale Moment où un signe matériel fait revenir la mémoire du récit à son point juste.

Ces traits appartiennent à la poétique du merveilleux. Jousse aide à les lire comme des formes de mémoire incarnée, et pas seulement comme des conventions littéraires.

11. Conte oral, conte écrit, conte imprimé

Jousse est utile pour comprendre ce qui se perd et ce qui se transforme lorsque le conte passe de la parole à l’écrit. La version imprimée conserve l’intrigue, les personnages, les motifs et parfois les formules. Elle laisse souvent disparaître le rythme exact, les gestes, les silences, les reprises de voix, les réactions du public.

Pour lire un conte collecté, il faut donc imaginer plusieurs états :

  • la performance orale devant un auditoire ;
  • la prise de notes du collecteur ;
  • la transcription ou la traduction ;
  • l’édition imprimée ;
  • la version numérisée consultée aujourd’hui.

La pensée de Jousse invite à ne pas confondre ces états. Le texte imprimé est précieux, mais il garde seulement une partie de l’événement oral.

12. Conseils de lecture pour les contes merveilleux

Lire un conte avec Jousse conduit à porter attention à des éléments parfois négligés.

  • Repérer les gestes. Que font les personnages ? Marcher, ouvrir, cacher, donner, laver, filer, couper, jeter, reconnaître.
  • Observer les reprises. Quelles phrases reviennent ? À quels moments ? Avec quelles variations ?
  • Identifier le rythme. Le récit avance-t-il par trois étapes, par accumulation, par alternance ou par opposition ?
  • Noter les paroles fortes. Interdictions, formules magiques, avertissements, chants, promesses, malédictions.
  • Imaginer la performance. Où le conteur peut-il ralentir, accélérer, baisser la voix, mimer ou suspendre le récit ?
  • Lire les objets comme appuis de mémoire. Un anneau, une clé, un soulier, une épée, une pomme ou un mouchoir servent souvent à fixer une séquence.
13. Points de prudence

L’œuvre de Jousse est stimulante, mais son vocabulaire peut dérouter. Certains termes — mimisme, rythmo-mimisme, verbo-moteur, geste propositionnel, manducation de la parole — demandent une lecture patiente.

Pour l’étude des contes merveilleux, il faut donc utiliser Jousse comme un éclairage, non comme une grille exclusive. Sa pensée aide à comprendre la mémoire orale, le rythme et le corps de la parole. Elle ne remplace pas l’étude des versions, des collecteurs, des conteur·se·s, des motifs, des structures narratives et des contextes sociaux.

  • Un conte ne doit pas être réduit à une mécanique rythmique.
  • Le geste ne suffit pas à expliquer le sens symbolique d’un récit.
  • Les contes imprimés ne permettent pas toujours de reconstituer la performance orale.
  • Les récits merveilleux doivent être lus avec leur contexte de collecte, leur langue et leur histoire éditoriale.
14. Place de Jousse parmi les théoriciens du conte

Marcel Jousse occupe une place singulière dans une série de fiches consacrées aux théoriciens du conte. Il ne construit pas un catalogue de contes-types. Il ne propose pas une morphologie comparable à celle de Propp. Il n’établit pas une poétique du conte merveilleux au sens strict.

Sa contribution se situe en amont : il aide à comprendre les conditions corporelles, rythmiques et mémorielles de la parole traditionnelle. Par lui, le conte merveilleux apparaît comme une forme d’oralité incarnée.

On peut le rapprocher de plusieurs autres approches :

  • Walter J. Ong, pour le rapport entre oralité, mémoire et écriture ;
  • Paul Zumthor, pour la voix, la présence et la performance ;
  • Albert Lord et Milman Parry, pour la composition orale-formulaire ;
  • Richard Bauman, pour la parole comme événement social ;
  • Nicole Belmont, pour la poétique du conte de tradition orale.
15. En résumé

Marcel Jousse apporte aux études du conte une attention décisive au corps de la parole. Raconter, retenir et transmettre passent par des gestes, des rythmes, des formules, des reprises et des images d’action.

Pour les contes merveilleux, cette approche éclaire la puissance des structures répétitives, des scènes visuelles, des paroles magiques, des objets concrets et des séquences fortement rythmées. Le merveilleux se retient parce qu’il se voit, se rejoue et se rythme.

Lire un conte avec Jousse, c’est retrouver derrière le texte imprimé une voix possible, un souffle, un corps, une mémoire et un auditoire.

16. Sources et liens utiles

Sources principales

  • Marcel Jousse, Le Style oral rythmique et mnémotechnique chez les verbo-moteurs, 1925.
  • Marcel Jousse, L’Anthropologie du geste, Paris, Resma, 1969 ; réédition Gallimard, 2008.
  • Marcel Jousse, La Manducation de la parole, Paris, Gallimard, 1975.
  • Marcel Jousse, Le Parlant, la Parole et le Souffle, Paris, Gallimard, 1978.
  • Gabrielle Baron, Mémoire vivante. Vie et œuvre de Marcel Jousse, Paris, Le Centurion, 1981.
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Liens vérifiés

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Note pour le lecteur : cette fiche présente Marcel Jousse à partir de ce que son travail apporte à la lecture des contes merveilleux : mémoire orale, gestes du récit, rythme, formules, performance, répétition, passage de la parole vivante au texte écrit.