Jamshid Tehrani

Jamshid J. Tehrani

Phylogénie culturelle, transmission des récits et histoire du Petit Chaperon rouge

Jamshid J. Tehrani est un anthropologue britannique, professeur à l’université de Durham, spécialiste de l’évolution culturelle et de la transmission des traditions. Ses travaux portent sur la manière dont les formes culturelles se transmettent, se transforment, se recombinent et se stabilisent au fil des générations.

Pour l’étude des contes merveilleux, il est surtout connu pour son article de 2013, The Phylogeny of Little Red Riding Hood, consacré à la « phylogénie » du Petit Chaperon rouge. Il y applique aux contes des méthodes inspirées de la biologie évolutive afin de comparer de nombreuses versions apparentées et de mieux comprendre leurs relations.

Cette approche s’inscrit dans les computational folktale studies : elle utilise des outils numériques et statistiques pour tester des hypothèses sur les parentés, les circulations et les transformations des récits populaires.

Nom Jamshid J. Tehrani
Discipline Anthropologie, évolution culturelle, transmission des traditions
Institution Durham University, Department of Anthropology
Article central The Phylogeny of Little Red Riding Hood, 2013
Conte étudié ATU 333, Le Petit Chaperon rouge
Méthode Analyse phylogénétique, codage de motifs, arbres et réseaux de variantes
1. Situer Jamshid Tehrani

Jamshid Tehrani travaille sur l’évolution culturelle : la manière dont les savoir-faire, les récits, les techniques, les styles et les traditions changent lorsqu’ils sont transmis d’une personne à une autre ou d’une génération à l’autre.

Son intérêt ne se limite pas aux contes. Il a également travaillé sur les textiles, les traditions artisanales, les mécanismes d’apprentissage, les processus de diffusion et les formes de transmission verticale, horizontale ou oblique. Cette perspective générale explique son approche des contes : les récits sont traités comme des traditions culturelles qui se modifient au cours de leur circulation.

Dans le champ du conte, Tehrani est important parce qu’il donne une forme rigoureuse et testable à des questions anciennes : d’où viennent les ressemblances entre versions ? Peut-on distinguer des familles de récits ? Les contes gardent-ils des traces de leur histoire malgré les variations de l’oralité ?

2. Que signifie « phylogénie » appliquée aux contes ?

En biologie, une phylogénie représente les relations de parenté entre espèces ou populations. Appliquée aux contes, l’idée consiste à comparer des versions différentes d’un même récit, ou de récits voisins, pour proposer des hypothèses sur leur histoire.

Une version de conte est alors décrite par un ensemble de traits narratifs : personnages, lieux, épisodes, ruses, formes de dévoration, type de victime, mode d’évasion, secours final, etc. Les versions qui partagent beaucoup de traits rares ou significatifs sont rapprochées. Les versions qui combinent des traits issus de plusieurs ensembles peuvent apparaître comme hybrides.

La phylogénie des contes ne cherche pas à retrouver avec certitude « le premier conte ». Elle propose des hypothèses de parenté à partir de traits observables dans les versions disponibles.

3. Pourquoi le Petit Chaperon rouge est un cas important

Le Petit Chaperon rouge est l’un des contes les plus célèbres du répertoire européen. Sa célébrité vient largement de Charles Perrault, qui publie sa version à la fin du XVIIe siècle, puis des frères Grimm, dont la version introduit notamment le sauvetage final par le chasseur.

Mais les traditions orales montrent que l’histoire du conte est plus complexe. Plusieurs récits proches circulent en Europe, comme La Grand-mère ou certaines versions italiennes de type Catterinella. On trouve aussi des récits ressemblants en Afrique et en Asie orientale, notamment autour de la figure de la « Grand-mère tigre ».

Cette situation pose une difficulté classique : les récits non européens ressemblent parfois au Petit Chaperon rouge par certains traits, mais aussi à un autre conte-type, ATU 123, Le Loup et les chevreaux. Tehrani part précisément de cette zone d’ambiguïté.

4. Les deux contes-types au cœur du débat : ATU 333 et ATU 123

L’article de Tehrani étudie les relations entre deux grands contes-types.

Conte-type Description générale Traits distinctifs traditionnels
ATU 333 Le Petit Chaperon rouge Une fille humaine rencontre un prédateur qui prend la place de sa grand-mère ou l’attend chez celle-ci.
ATU 123 Le Loup et les chevreaux Un prédateur trompe plusieurs petits laissés seuls à la maison en imitant leur mère.

La distinction paraît claire dans les versions européennes classiques. Elle devient plus difficile quand on regarde les récits africains et asiatiques. Certaines versions africaines mettent en scène une fille humaine, comme dans ATU 333, mais attaquée chez elle, comme dans ATU 123. Les récits d’Asie orientale mettent souvent en scène plusieurs enfants, comme dans ATU 123, mais avec une fausse grand-mère ou un monstre familial, comme dans ATU 333.

5. Le corpus étudié par Tehrani

Tehrani rassemble un corpus de 58 versions apparentées à ATU 333 et ATU 123, provenant de 33 populations. Les versions sont disponibles en traduction anglaise et couvrent plusieurs aires culturelles : Europe, Moyen-Orient, Afrique, Asie orientale, Inde, Antigua.

Chaque version est codée à partir de 72 traits narratifs. Ces traits concernent notamment :

  • le type de victime : fille seule, groupe d’enfants, animaux, oiseaux, chevreaux ;
  • le type d’agresseur : loup, ogre, tigre, monstre, sorcière, fausse grand-mère ;
  • le lieu de l’attaque : maison de la grand-mère, maison familiale, chemin, autre lieu ;
  • les ruses du prédateur : imitation de la voix, déguisement, fausse identité, transformation ;
  • le sort de la victime : dévoration, fuite, sauvetage, extraction du ventre du monstre ;
  • la présence ou l’absence de scènes célèbres : dialogue avec la fausse grand-mère, demande de sortir, intervention d’un sauveur.

L’intérêt de cette méthode est de comparer les récits sur l’ensemble de leurs traits, et non sur un seul critère visible comme le nombre de victimes ou le lieu de l’attaque.

6. Les méthodes utilisées : arbres, statistiques et réseaux

Tehrani utilise trois types d’analyses phylogénétiques.

Méthode Principe Intérêt pour les contes
Analyse cladistique Recherche les arbres qui expliquent les ressemblances avec le moins de transformations possibles. Identifier des groupements de versions partageant une histoire probable.
Analyse bayésienne Évalue statistiquement les relations les plus probables entre versions. Mesurer le soutien relatif de différents regroupements.
Réseau NeighbourNet Produit un graphe capable de montrer des signaux contradictoires ou des mélanges. Repérer les cas où un récit combine des traits venus de plusieurs traditions.

Cette combinaison est importante. Un arbre donne une image de filiation. Un réseau montre mieux les croisements, emprunts, contaminations et hybridations, fréquents dans les traditions orales.

7. Premier résultat : ATU 333 et ATU 123 sont bien distincts

Le premier résultat de Tehrani confirme une intuition ancienne des folkloristes : le Petit Chaperon rouge et Le Loup et les chevreaux forment bien deux traditions narratives distinctes.

L’analyse rapproche les versions européennes du Petit Chaperon rouge, La Grand-mère et Catterinella dans un même ensemble correspondant à ATU 333. Elle rapproche de l’autre côté les variantes du Loup et les chevreaux, les fables ésopiques voisines, certaines traditions moyen-orientales et une grande partie des récits africains dans l’ensemble ATU 123.

Ce résultat est important parce qu’il répond à une critique souvent adressée aux catalogues de contes-types : les catégories internationales seraient trop artificielles. Dans ce cas précis, l’analyse phylogénétique soutient l’existence de deux ensembles cohérents.

8. Deuxième résultat : les récits africains relèvent surtout d’ATU 123

Plusieurs récits africains ressemblent au Petit Chaperon rouge parce qu’ils mettent en scène une victime humaine, souvent une fille. Pourtant, l’analyse de Tehrani les rapproche principalement du Loup et les chevreaux.

Le critère décisif n’est donc pas seulement l’identité humaine ou animale de la victime. L’ensemble des traits narratifs indique une parenté plus forte avec ATU 123 : attaque à domicile, imitation d’une voix familière, tromperie de la victime ou des victimes laissées seules.

Tehrani propose que ces versions africaines dérivent probablement d’une tradition liée au Loup et les chevreaux, modifiée localement, puis diffusée dans plusieurs sociétés africaines et jusqu’aux Antilles.

Ce point montre l’intérêt de la méthode : une impression superficielle de ressemblance peut être corrigée par l’examen systématique de nombreux traits narratifs.

9. Troisième résultat : la Grand-mère tigre d’Asie orientale comme récit hybride

Les récits d’Asie orientale, souvent appelés « Grand-mère tigre », posent un problème particulier. Ils partagent certains traits avec le Petit Chaperon rouge et d’autres avec Le Loup et les chevreaux.

Certains chercheurs avaient vu dans ces récits une sorte de « chaînon manquant » entre ATU 333 et ATU 123, ou même une tradition ancienne dont les deux contes européens seraient issus. Tehrani se montre plus prudent.

Ses analyses indiquent que les récits est-asiatiques ne se rattachent clairement ni à ATU 333 ni à ATU 123. Ils forment un ensemble fortement réticulé, c’est-à-dire marqué par des signaux croisés. L’hypothèse privilégiée est celle d’un récit hybride, né du mélange de traits appartenant aux deux traditions.

Cette conclusion est particulièrement intéressante pour l’étude des contes merveilleux : un conte ne descend pas toujours d’une seule lignée. Il peut aussi se former par combinaison, emprunt et recomposition.

10. Perrault, Grimm et la tradition orale

L’étude de Tehrani ne présente pas Perrault comme l’origine absolue du Petit Chaperon rouge. Elle replace sa version dans une histoire plus large. Des versions orales, comme La Grand-mère, présentent des traits absents de Perrault : la fille n’a pas forcément de chaperon rouge, elle peut échapper au loup par ruse, et le récit peut être beaucoup plus cru ou plus directement lié aux rites de passage.

Tehrani rappelle également l’existence d’un poème latin du XIe siècle, rédigé à Liège, souvent rapproché du Petit Chaperon rouge. Ce témoignage laisse penser qu’un récit apparenté circulait déjà en Europe occidentale bien avant Perrault.

La version des frères Grimm apparaît, elle, comme historiquement liée à celle de Perrault, probablement par l’intermédiaire d’une tradition lettrée et francophone. Elle ajoute notamment la fin salvatrice avec le chasseur, devenue très familière dans les versions modernes.

11. Ce que cette étude change dans la lecture du Petit Chaperon rouge

L’étude de Tehrani aide à sortir d’une lecture trop simple du Petit Chaperon rouge. Le conte n’a pas seulement une version morale chez Perrault et une version plus rassurante chez Grimm. Il appartient à un réseau de récits beaucoup plus vaste.

Plusieurs points deviennent plus visibles :

  • la version de Perrault est une fixation littéraire d’un ensemble plus ancien et plus mouvant ;
  • La Grand-mère conserve des traits oraux importants, notamment l’évasion par ruse ;
  • ATU 333 et ATU 123 sont proches, mais forment des traditions distinctes ;
  • les récits africains proches du motif de l’ogre ou du faux proche familial se rattachent plutôt à ATU 123 ;
  • les récits d’Asie orientale montrent comment une tradition peut combiner plusieurs lignées narratives.
12. Ce que cette approche apporte à l’étude des contes merveilleux

L’approche de Tehrani apporte plusieurs éclairages utiles pour lire les contes merveilleux.

Question de lecture Éclairage apporté par Tehrani
Pourquoi deux contes se ressemblent-ils ? Ils peuvent partager une origine commune, avoir échangé des motifs, ou avoir évolué de manière convergente.
Comment distinguer deux contes-types proches ? En observant un ensemble de traits narratifs, pas seulement un détail isolé.
Pourquoi certaines versions semblent inclassables ? Elles peuvent être hybrides, issues de la combinaison de plusieurs traditions.
Que valent les catalogues ATU ? Ils restent utiles, mais peuvent être testés et affinés par l’analyse systématique des variantes.
Que devient l’oralité dans une approche numérique ? Elle apparaît comme une dynamique de variation, de sélection, de recomposition et de transmission.
13. Points de prudence

L’étude de Tehrani est stimulante, mais elle doit être lue avec prudence.

  • Le corpus disponible est toujours partiel. Les versions conservées ne représentent pas toute la tradition orale.
  • Les versions sont souvent traduites. Une traduction peut perdre des nuances de langue, de style, de formule et de performance.
  • Le codage des traits implique des choix. Décider qu’un épisode est présent, absent ou équivalent à un autre peut être délicat.
  • Un arbre n’est pas une preuve absolue d’origine. Il propose une hypothèse de relation entre versions.
  • Les contes circulent aussi par emprunt. Les traditions orales ne suivent pas toujours un modèle simple de descendance.

La force de Tehrani tient précisément à l’usage conjoint des arbres et des réseaux. Les arbres montrent les parentés probables ; les réseaux rendent visibles les mélanges et les signaux contradictoires.

14. Place de Tehrani parmi les théoriciens du conte

Jamshid Tehrani n’est pas un théoricien classique du conte merveilleux. Il ne propose ni morphologie générale comme Propp, ni catalogue raisonné comme Aarne, Thompson, Uther, Delarue ou Tenèze.

Sa place est celle d’un chercheur qui renouvelle l’ancien comparatisme folklorique par les méthodes de l’évolution culturelle. Il reprend des questions anciennes — origine, diffusion, parenté, variante, type international — avec des outils statistiques et informatiques.

Dans une généalogie des études du conte, il peut être situé à l’intersection de plusieurs traditions :

  • Aarne, Thompson, Uther : classement international des contes-types ;
  • Delarue et Tenèze : comparaison raisonnée des versions françaises et francophones ;
  • Claude Bremond : intérêt pour les transformations et les avatars d’un récit ;
  • Gerhard Lauer : études computationnelles des contes ;
  • évolution culturelle : transmission, variation, sélection, hybridation et stabilisation des traditions.
15. En résumé

Jamshid Tehrani montre que les contes peuvent être étudiés comme des traditions culturelles en évolution. Les versions changent, mais elles ne changent pas au hasard. Certaines gardent des traces de parenté, d’autres empruntent des motifs, d’autres encore recombinent plusieurs héritages narratifs.

Son étude du Petit Chaperon rouge confirme la distinction entre ATU 333 et ATU 123, rapproche la plupart des récits africains du Loup et les chevreaux, et interprète les récits d’Asie orientale de type « Grand-mère tigre » comme une tradition hybride.

Pour le lecteur de contes merveilleux, l’apport principal est clair : une version n’est jamais isolée. Elle appartient à une histoire de transmissions, de bifurcations, de rapprochements et de recompositions.

16. Sources et liens utiles

Sources principales

  • Jamshid J. Tehrani, « The Phylogeny of Little Red Riding Hood », PLOS ONE, vol. 8, n° 11, 2013.
  • Jamshid J. Tehrani, « The Cultural Transmission and Evolution of Folk Narratives », dans The Oxford Handbook of Cultural Evolution, Oxford University Press, 2023.
  • Sara Graça da Silva et Jamshid J. Tehrani, « Comparative phylogenetic analyses uncover the ancient roots of Indo-European folktales », Royal Society Open Science, 2016.

Liens vérifiés

Note pour le lecteur : cette fiche présente Jamshid Tehrani à partir de son apport aux études computationnelles des contes. Elle privilégie ce que sa méthode permet de mieux comprendre dans la lecture des contes merveilleux : parentés entre versions, distinction entre contes-types proches, circulation des motifs, hybridation narrative et prudence devant les hypothèses d’origine.