Catherine Velay-Vallantin
Histoire, circulation et réinvention des contes
Catherine Velay-Vallantin replace les contes dans une histoire concrète. Les récits passent entre la parole, le manuscrit, le livre, l’imagerie, le théâtre, la chanson, le colportage et d’autres formes de diffusion. Chaque passage peut modifier les personnages, les épisodes, le ton, la morale et le public visé.
Son travail montre que les contes se transforment parce qu’ils sont racontés, copiés, édités, illustrés et réemployés. Le conteur dispose d’une marge d’invention, mais cette liberté s’exerce dans une situation historique, devant un auditoire et à partir de matériaux déjà transmis. Pour l’étude des contes merveilleux, cette approche donne toute leur importance aux versions, à leurs supports et à leurs usages.
Les contes ont une histoire
Les contes donnent souvent l’impression de venir d’un temps indéterminé. Catherine Velay-Vallantin étudie au contraire des transformations datables et des milieux identifiables. Une version appartient à une chaîne de transmissions : elle est racontée dans un groupe, recueillie par écrit, imprimée, traduite, illustrée, jouée ou adaptée.
Le travail historique ne consiste pas à rechercher à tout prix le premier récit. Il examine les formes conservées, les conditions de leur production et les usages auxquels elles ont servi. Cette démarche permet de suivre la vie d’un conte sur une longue durée sans lui attribuer une identité immobile.
La tradition apparaît ainsi comme une continuité faite de reprises. Les changements de forme, de sens ou de public appartiennent pleinement à l’histoire du conte.
De la parole au livre, du livre à la parole
La circulation ne suit pas une direction unique. Un récit oral peut entrer dans un recueil imprimé, puis revenir vers la parole par la lecture, l’école, l’image, le théâtre ou la scène. Des conteurs connaissent des textes écrits ; des éditeurs tentent de produire une langue qui semble orale ; des adaptations deviennent à leur tour des sources.
| Passage | Transformations possibles |
|---|---|
| Parole vers collecte | Sélection, transcription, résumé, normalisation de la langue et perte d’éléments de performance. |
| Collecte vers édition | Réécriture, classement, ajout d’un titre, d’une morale, d’illustrations ou de notes. |
| Édition vers nouveau public | Adaptation de la violence, de la religion, de la sexualité, de la langue ou de la longueur. |
| Livre vers nouvelle oralité | Mémorisation, recomposition, changement de rythme et retour à une relation directe avec l’auditoire. |
Le conteur, l’éditeur, l’illustrateur et le public
Catherine Velay-Vallantin élargit la notion de conteur. La création d’une version peut faire intervenir une personne qui raconte, mais aussi un collecteur, un écrivain, un imprimeur, un éditeur, un traducteur, un graveur, un marionnettiste ou un metteur en scène.
Chacun agit selon des contraintes différentes : attentes d’un public familier, projet savant, marché du livre, visée religieuse ou morale, recherche de spectacle, politique patrimoniale. Les images elles-mêmes peuvent déplacer la compréhension d’un personnage ou fixer une scène qui occupait peu de place dans le texte.
Le public participe à cette histoire. Le conteur ajuste une durée, développe une scène, modifie une formule ou insiste sur un personnage en fonction de l’écoute. Cette adaptation ne constitue pas un accident extérieur au conte : elle est l’une des conditions de sa transmission.
Des patrimoines constamment réinventés
Un conte souvent présenté comme un patrimoine ancien et stable a connu de nombreuses appropriations. Les éditions savantes, les livrets de colportage, les usages scolaires, le théâtre, l’illustration et les adaptations audiovisuelles sélectionnent certains aspects et en délaissent d’autres.
L’Histoire des contes avance par études de cas. Barbe-Bleue, Geneviève de Brabant, la fille aux mains coupées ou les récits liés à des figures saintes permettent d’observer comment une même matière narrative reçoit des significations différentes selon les lieux, les milieux et les époques.
Cette méthode protège contre l’idée d’une version définitivement authentique. Elle conduit à préciser de quelle version on parle, qui l’a produite, pour quel public et dans quel contexte.
Comment comparer historiquement plusieurs versions
- Identifier les documents : date, lieu, langue, collecteur, conteur ou conteuse, éditeur et support.
- Comparer les récits : épisodes, personnages, motifs, dénouement, ton et formules.
- Examiner le support : manuscrit, transcription, livre populaire, édition lettrée, image, scène ou enregistrement.
- Reconstituer le public probable : auditoire local, lectorat enfantin, amateurs lettrés, public religieux ou spectateurs.
- Repérer les interventions : coupures, ajouts, moralisation, normalisation linguistique, déplacement des scènes.
- Formuler une hypothèse limitée sur la fonction de ces transformations, en distinguant les faits documentés des interprétations.
Les références bibliographiques et les versions intégrales deviennent ici indispensables. Un résumé de conte-type permet de repérer une structure ; il ne remplace pas l’étude des textes et de leur histoire éditoriale.
Utilité pour la pratique du conteur
- Choisir consciemment une version de départ plutôt qu’un récit composite dont les sources sont inconnues.
- Repérer les transformations introduites par les adaptations pour la jeunesse.
- Retrouver des épisodes disparus dans les versions les plus diffusées.
- Comprendre que l’adaptation à un public appartient à l’histoire même du conte.
- Distinguer liberté de raconter et effacement involontaire de la logique du récit.
- Documenter les choix effectués lors d’une recomposition personnelle.
Cette approche ne fournit pas une recette de narration. Elle donne au conteur une conscience historique de son geste. La nouvelle version rejoint une chaîne ancienne de transmissions et pourra elle-même devenir une source pour d’autres.
Relations avec d’autres approches présentes sur le site
| Approche | Articulation avec Velay-Vallantin |
|---|---|
| Aarne, Thompson et Uther | Le classement rapproche des récits apparentés ; l’histoire culturelle étudie les conditions particulières de chaque version. |
| Comparatistes et diffusionnistes | La circulation reste centrale, mais elle est observée à travers des documents, des supports et des usages précis. |
| Nicole Belmont | Les deux approches soulignent la transformation créatrice liée à la transmission orale. |
| François Flahault | Leur anthologie commune permet de relier corpus français, commentaires critiques et questions anthropologiques. |
| Marina Warner et Jack Zipes | Ils étudient également les usages culturels, sociaux et politiques des contes, avec des corpus et des orientations différents. |
Limites et précautions
- L’histoire d’un conte dépend des documents conservés. Une transmission orale peut avoir laissé peu de traces.
- Une chronologie des éditions n’établit pas à elle seule la direction de tous les emprunts.
- Le contexte éclaire les transformations, mais n’épuise pas la puissance poétique d’une version.
- Les études de cas ne doivent pas être transformées en loi générale applicable à tous les contes.
- L’absence de « version originale » ne signifie pas que toutes les adaptations produisent les mêmes effets narratifs.
En résumé
Catherine Velay-Vallantin montre que les contes se construisent dans la circulation. La voix, l’écriture, l’imprimé, l’image et la scène produisent des versions nouvelles. Les conteurs, collecteurs, éditeurs et publics participent à cette histoire.
Pour un conteur, cette perspective donne une méthode de comparaison et une responsabilité : connaître autant que possible les sources, comprendre leurs transformations, puis situer ses propres choix dans la continuité vivante du récit.
Repères bibliographiques et ressources
- Catherine Velay-Vallantin, L’Histoire des contes, Paris, Fayard, 1992.
- Catherine Velay-Vallantin, La Fille en garçon, Carcassonne, Garae/Hésiode, 1992.
- Jacques Berlioz, Claude Brémond et Catherine Velay-Vallantin (dir.), Formes médiévales du conte merveilleux, Paris, Stock, 1989.
- François Flahault et Catherine Velay-Vallantin (dir.), Le Conte populaire français, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2012.
- Catherine Velay-Vallantin, Fortunatus. Itinéraire d’un roman protestant dans la librairie des XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Classiques Garnier, 2023.
- Centre de recherches sur les arts et le langage, présentation des recherches et bibliographie de Catherine Velay-Vallantin.
- Éditions Fayard, présentation de L’Histoire des contes.
- Marie-Anne Polo de Beaulieu, compte rendu de L’Histoire des contes, Médiévales, no 25, 1993.