Max Lüthi

Max Lüthi

Forme, style et vision du monde dans le conte merveilleux européen

Max Lüthi a donné à l’étude du conte merveilleux une orientation décisive : regarder le conte comme une forme narrative à part entière, avec ses lois de composition, son style, son traitement particulier des personnages, des objets, du merveilleux et du temps. Son travail aide à lire les contes sans les juger d’après les critères du roman psychologique, du récit réaliste ou de la légende.

Son apport principal tient à la description d’un style propre au conte merveilleux européen : monde à une seule dimension, personnages sans profondeur psychologique, narration abstraite, isolement des figures, connexions soudaines entre les éléments du récit, sublimation des motifs. Ces notions permettent de comprendre pourquoi les contes paraissent à la fois pauvres en détails réalistes et puissants dans leur efficacité poétique.

Domaine Étude littéraire et folkloristique du conte merveilleux européen.
Question centrale Qu’est-ce qui fait reconnaître un conte merveilleux comme conte merveilleux ?
Ouvrage majeur Das europäische Volksmärchen. Form und Wesen, traduit en anglais sous le titre The European Folktale : Form and Nature.
Concepts clés Unidimensionnalité, absence de profondeur, style abstrait, isolement, interconnexion universelle, sublimation.
Place théorique Une approche stylistique et formelle, complémentaire de Propp et différente des lectures purement symboliques.
Intérêt pour le conte merveilleux Comprendre la poétique du merveilleux, la fonction des objets, des aides, des lieux, des répétitions et des figures extrêmes.
Une méthode centrée sur la forme du conte

Lüthi part du conte comme œuvre de forme. Il ne cherche pas d’abord l’origine historique d’un motif, la survivance d’un rite ou la signification psychologique d’un symbole. Il observe le récit dans son fonctionnement propre : comment il nomme les choses, comment il fait agir les personnages, comment il organise les épisodes, comment il traite le merveilleux.

Sa question porte sur la forme sensible du conte. Le récit merveilleux n’est pas défini par une simple liste de motifs : fée, ogre, dragon, château, animal parlant, objet magique. Ces motifs apparaissent dans d’autres genres. Le conte merveilleux les transforme par un style particulier. Un dragon y devient un adversaire de parcours, un anneau devient un outil de reconnaissance, un cheveu ou une plume devient le signe matériel d’une relation avec l’auxiliaire.

Conséquence pratique : un conte merveilleux ne doit pas être évalué selon la richesse psychologique des personnages ou selon le réalisme des situations. Il faut observer son économie propre : netteté des scènes, progression rapide, répétitions, objets visibles, oppositions fortes, résolution formelle.

Les cinq grands traits du conte merveilleux selon Lüthi
1. L’unidimensionnalité

Dans la légende, l’autre monde provoque trouble, peur, fascination ou stupeur. Le témoin rencontre quelque chose d’étranger, de numineux, de menaçant. Dans le conte merveilleux, le héros reçoit l’aide d’un animal parlant, d’un vieillard inconnu, d’une fée, d’un mort reconnaissant ou d’un être surnaturel avec une remarquable égalité d’humeur.

Le surnaturel n’ouvre pas une profondeur religieuse ou métaphysique. Il entre dans la ligne de l’action. Le héros ne s’arrête pas pour comprendre ce qu’est l’être rencontré. Il reçoit un don, accomplit une tâche, franchit une distance, poursuit son chemin.

  • La fée ou la sorcière fonctionne comme auxiliaire, adversaire ou détentrice d’un pouvoir.
  • L’animal parlant donne un conseil ou un objet.
  • Le pays lointain, le château de verre ou l’espace souterrain sont géographiquement éloignés, mais narrativement accessibles.
2. L’absence de profondeur

Les personnages du conte ne sont pas construits comme des individus psychologiques. Ils ne portent pas un passé dense, une vie intérieure complexe, un milieu social longuement décrit. Ils sont des figures d’action : le cadet, la fille persécutée, la marâtre, le roi, le vieux donateur, l’ogre, le faux héros.

Les sentiments existent lorsqu’ils font avancer le récit. Une héroïne pleure, et ses larmes guérissent. Un héros se désole, et l’auxiliaire apparaît. Une promesse, un anneau, une clé, une plume ou un mouchoir matérialise une relation que le récit ne développe pas psychologiquement.

Le temps reçoit le même traitement. Un enchantement de cent ans ne laisse pas de traces réalistes. Un personnage délivré ne paraît pas vieilli par l’attente. La durée sert la structure du récit, non la vraisemblance biologique.

3. Le style abstrait

Le conte nomme plus qu’il ne décrit. Il privilégie les lignes nettes, les couleurs franches, les matières précieuses ou dures : or, argent, fer, verre, diamant, noir, blanc, rouge. Les objets ont des contours précis : anneau, clé, épée, plume, cheveu, pomme, noix, coffret, soulier.

Le style abstrait se reconnaît aussi dans les nombres et les répétitions. Trois frères, trois nuits, trois épreuves, trois objets ou trois tentatives structurent le récit. Les formules répétées ne relèvent pas seulement d’un procédé de mémoire : elles donnent au conte sa régularité rythmique et sa lisibilité formelle.

Élément stylistique Effet produit Exemple de lecture
Couleurs franches Figures immédiatement visibles. Blanc, rouge, noir, or, argent.
Matières dures ou précieuses Contours stables, éloignement du réalisme quotidien. Montagne de verre, château d’or, objet de fer.
Nombres réguliers Organisation formelle de la progression. Trois tâches, trois frères, trois auxiliaires.
Formules répétées Rythme, articulation des épisodes, reconnaissance auditive. Appels, interdictions, demandes, réponses récurrentes.
4. Isolement et interconnexion universelle

Les figures du conte sont isolées : le héros quitte sa famille, les auxiliaires apparaissent puis disparaissent, les objets surgissent au moment utile, les épisodes s’enchaînent sans longue transition psychologique. Cet isolement rend possible une disponibilité générale. Un être inconnu peut aider au moment exact. Un objet reçu longtemps auparavant trouve soudain sa fonction.

Le conte donne souvent l’impression que tout arrive par hasard. Chez Lüthi, ce hasard apparent relève d’une précision de forme. Le héros rencontre la bonne personne, trouve le bon objet, arrive le bon jour, prononce la bonne formule. Les éléments isolés se relient au moment où l’action l’exige.

Figure isolée ↓ Objet ou aide reçue ↓ Épreuve séparée dans le temps ou l’espace ↓ Connexion soudaine entre aide et besoin ↓ Résolution
5. Sublimation et inclusion du monde

Le conte merveilleux absorbe des matériaux très divers : rites, mythes, magie, rapports familiaux, pauvreté, mariage, abandon, jalousie, inceste, meurtre, quête, initiation, royauté, monde des morts, animaux, astres. Il les transforme en figures légères, mobiles, transparentes. Les motifs perdent leur lourdeur rituelle, sexuelle, sociale ou religieuse et deviennent des éléments d’un jeu narratif fortement organisé.

Cette sublimation explique la puissance d’accueil du conte. Un récit bref peut faire entrer dans la même forme la maison pauvre, la forêt, le palais, l’Autre Monde, l’animal parlant, le roi, la fille humiliée, l’ogre, le trésor et le mariage. Le conte donne une image du monde par réduction, condensation et stylisation.

Lüthi et Propp : deux façons de comprendre la forme

Propp analyse la structure fonctionnelle du conte merveilleux : départ, manque ou malfaisance, épreuves, don, lutte, victoire, retour, reconnaissance. Lüthi observe la réalisation concrète du récit : manière de raconter, place des objets, traitement du merveilleux, rythme des épisodes, caractère abstrait des figures.

Point de comparaison Propp Lüthi
Objet principal La séquence des fonctions et des rôles narratifs. La forme stylistique du conte merveilleux.
Niveau d’analyse Charpente du récit. Réalisation du récit dans ses images, ses objets, ses répétitions, son ton.
Question directrice Comment les actions s’enchaînent-elles ? Comment le conte produit-il son effet propre ?
Intérêt pour le lecteur Repérer les étapes fonctionnelles. Comprendre la sobriété, la netteté, l’étrangeté et la fluidité du conte.

Les deux approches se complètent. Propp aide à classer les fonctions. Lüthi aide à comprendre pourquoi les récits ont cette allure rapide, nette, peu psychologique, rythmée par des objets, des aides et des scènes fortement dessinées.

Lüthi, Lévi-Strauss et la question des oppositions

Lüthi rejoint partiellement l’attention structurale portée aux oppositions. Le conte merveilleux travaille des contrastes nets : apparence et réalité, pauvreté et royauté, faiblesse initiale et réussite finale, activité et passivité, bien et mal, proximité domestique et espace lointain, abandon et intégration.

Sa démarche reste cependant ancrée dans la forme du récit. Il ne réduit pas le conte à un système d’oppositions abstraites. Les oppositions prennent corps dans une robe, une clé, une forêt, un animal, une tour, un anneau, un palais, une fuite, une reconnaissance. La signification passe par la forme visible.

Pour l’étude des contes merveilleux, l’intérêt de Lüthi tient à cette articulation : les grandes oppositions existent, mais elles deviennent lisibles par les détails narratifs concrets et par le style.

La fonction du conte merveilleux

Lüthi refuse de limiter le conte à un simple divertissement. Le conte donne une image ordonnée du monde. Il ne prêche pas une doctrine, ne demande pas une croyance et n’explique pas les forces invisibles. Il les montre à l’œuvre dans une narration claire, rapide et sûre.

Le héros du conte traverse la pauvreté, l’abandon, l’épreuve, le danger, la rencontre avec l’Autre Monde. Des aides apparaissent, des objets circulent, des obstacles se lèvent, des transformations s’accomplissent. La forme du conte rend ces relations visibles sans les expliquer. Le monde du récit devient lisible par sa composition.

  • Le conte donne confiance dans la possibilité d’un passage.
  • Il montre l’aide comme événement narratif, souvent imprévisible mais exact.
  • Il transforme la peur, la violence ou l’abandon en étapes d’une trajectoire.
  • Il met en forme une vision de l’existence où les éléments dispersés finissent par se relier.
Rapunzel, Persinette et la maturation

L’article de Lüthi sur Rapunzel montre sa méthode appliquée à un conte précis. Le récit est lu comme représentation d’un processus de maturation. Une mère enceinte désire une plante dans le jardin d’une sorcière. L’enfant promis est ensuite retiré à sa famille, enfermé dans une tour, puis rejoint par un jeune homme. La fuite ou la séparation finale conduit vers une nouvelle existence.

Les versions méditerranéennes, notamment autour de Persinette, Fenchelchen ou Petersilchen, rendent plus visible cette logique que la version des Grimm. Les passages décisifs marquent des transitions : grossesse, séparation de l’enfant, sortie du monde familial, apprentissage dans la tour, rencontre amoureuse, fuite, union finale. La peur et la privation accompagnent le changement, puis la forme du conte conduit vers l’ouverture.

Lüthi insiste aussi sur l’humour des versions populaires. La sorcière peut être trompée par des objets parlants, par un perroquet abusé ou par des obstacles magiques. La fuite magique, souvent organisée en trois temps, donne au conte une structure claire, visuelle et rythmique.

Épisode Lecture formelle Valeur poétique
Jardin interdit Entrée dans un espace séparé, marqué par le désir et la transgression. La plante convoitée donne une forme concrète au passage vers la naissance.
Promesse de l’enfant Transaction avec la puissance autre. L’enfant passe sous une emprise qui prépare son éloignement.
Tour sans porte Isolement spatial et maturation. La hauteur, la chevelure et la voix construisent une image forte de séparation et d’appel.
Rencontre du jeune homme Nouvelle connexion entre deux figures isolées. Le passage de la clôture à l’union se fait par un signe visible : la chevelure.
Fuite magique Suite rythmée d’obstacles, souvent ternaire. Chaque obstacle détache un peu plus les amants de l’emprise ancienne.
Ce que Lüthi apporte à l’analyse poétique des contes merveilleux

Pour l’analyse poétique, Lüthi fournit un vocabulaire particulièrement utile. Il permet de repérer ce qui fait la qualité propre du conte merveilleux, au-delà du résumé de l’intrigue.

  • Objets isolés : anneau, clé, plume, cheveux, pomme, noix, soulier, mouchoir, signe de reconnaissance.
  • Matières et couleurs : or, argent, fer, verre, noir, blanc, rouge, lumière, éclat.
  • Figures extrêmes : le plus jeune, l’orpheline, la fille couverte de cendres, le géant, le nain, le roi, la vieille femme.
  • Espaces nettement découpés : maison, forêt, tour, château, montagne, monde souterrain, pays lointain.
  • Répétitions structurantes : trois tâches, trois nuits, trois auxiliaires, trois essais, trois obstacles.
  • Connexions soudaines : aide reçue au bon moment, objet utilisé une seule fois, rencontre décisive, reconnaissance par signe.

Cette grille éclaire des contes comme Cendrillon, La Fille du diable, L’Époux animal, Les Trois Plumes, Le Corps sans âme, Jean de l’Ours ou Persinette. Le lecteur peut y observer la même logique de stylisation : personnages dessinés par leur rôle, objets fortement visibles, progression par scènes, résolution par contact exact entre une difficulté et une aide.

Relations avec Marie-Louise Tenèze

Tenèze mobilise Lüthi pour penser le conte merveilleux comme genre. Là où Propp donne une morphologie des fonctions, Lüthi donne une description de la forme stylistique. Cette combinaison permet de mieux comprendre deux niveaux distincts :

  • le niveau des actions structurantes : manque, malfaisance, don, épreuve, victoire, retour, reconnaissance ;
  • le niveau de la mise en forme : objets nets, absence de psychologie, surnaturel familier, rythme, répétition, abstraction, légèreté.

La classification raisonnée des contes-types gagne à tenir ensemble ces deux niveaux. Un conte peut être classé selon son organisation narrative, puis décrit selon sa poétique : quel type d’Autre Monde, quels objets, quelles répétitions, quels signes de reconnaissance, quelle transformation du héros ou de l’héroïne.

Limites et précautions
Point sensible Risque Précaution de lecture
Style idéal du conte Confondre le conte populaire réel avec une forme pure reconstruite. Comparer les versions concrètes, les collectes, les milieux de transmission et les réécritures.
Corpus européen Étendre trop vite les critères à toutes les traditions narratives. Signaler le périmètre : conte merveilleux européen et traditions proches.
Faible place du social Passer au second plan les conteur·euse·s, les familles, les métiers, les régions, les contextes de veillée. Compléter Lüthi par l’étude des collectes, des répertoires et des conditions sociales de transmission.
Lecture symbolique Transformer chaque objet en symbole autonome. Observer d’abord la fonction narrative de l’objet dans la scène.
Rapport au réalisme Interpréter l’absence de psychologie comme une pauvreté du récit. La lire comme une propriété formelle du genre.
Glossaire minimal
Terme Définition pour la lecture des contes
Unidimensionnalité Le monde quotidien et le monde surnaturel sont traités sur le même plan d’action.
Absence de profondeur Personnages, objets, relations et temps sont réduits à leur rôle narratif visible.
Style abstrait Forme nette, peu descriptive, organisée par les contours, les couleurs, les nombres et les répétitions.
Isolement Figures, objets et épisodes sont séparés de tout environnement réaliste durable.
Interconnexion universelle Les éléments isolés peuvent se relier au moment exact où le récit en a besoin.
Sublimation Transformation des motifs sociaux, mythiques, magiques ou érotiques en images légères et stylisées.
Forme véritable du conte Chez Lüthi, ensemble cohérent de traits stylistiques qui distingue le conte merveilleux de la légende, du roman ou du récit réaliste.
Synthèse courte pour lecteur non spécialiste

Max Lüthi aide à comprendre l’allure particulière des contes merveilleux. Les personnages y sont peu psychologiques parce qu’ils sont des figures d’action. Les objets y sont fortement visibles parce qu’ils matérialisent les relations et les aides. Le surnaturel y paraît familier parce qu’il appartient à la même ligne narrative que les êtres humains. Les répétitions, les nombres et les couleurs donnent au récit sa netteté.

Son apport est décisif pour lire les contes comme des œuvres de forme. Le merveilleux devient une manière de raconter le monde : des éléments séparés, parfois très pauvres en détails réalistes, se connectent au bon moment et font apparaître un ordre. Cette poétique explique la force durable de récits qui, malgré leur brièveté, font entrer dans une même forme la peur, l’aide, le voyage, l’épreuve, l’amour, la violence, la transformation et la reconnaissance.

Repères bibliographiques
  • Max Lüthi, Die Gabe im Märchen und in der Sage, Berne, 1943.
  • Max Lüthi, Das europäische Volksmärchen. Form und Wesen, 1947 ; traduction anglaise : The European Folktale : Form and Nature, Indiana University Press.
  • Max Lüthi, Once upon a Time : On the Nature of Fairy Tales, traduction anglaise de Es war einmal.
  • Max Lüthi, The Fairytale as Art Form and Portrait of Man, traduction anglaise par Jon Erickson, Indiana University Press.
  • Max Lüthi, « Rapunzel : The Fairy Tale as Representation of a Maturation Process ».
  • Marie-Louise Tenèze, « Du conte merveilleux comme genre », Arts et traditions populaires, 1970.