Denise Paulme
Morphologie des contes africains, oralité, structures sociales et variations du merveilleux
Denise Paulme est une ethnologue et anthropologue africaniste française. Ses travaux portent sur les sociétés d’Afrique de l’Ouest, les structures sociales, les classes d’âge, la place des femmes, les rites, les arts, les récits oraux et les contes. Elle appartient à une génération de chercheuses et chercheurs qui ont articulé l’enquête ethnographique, l’étude des formes sociales et l’analyse des traditions orales.
Pour lire les contes merveilleux, Denise Paulme est particulièrement importante parce qu’elle ne sépare pas le récit de son milieu social. Elle observe les contes comme des formes narratives, mais aussi comme des paroles situées : un conte est raconté par quelqu’un, devant un auditoire, dans une société donnée, avec ses hiérarchies, ses tensions, ses règles, ses modèles de conduite et ses conflits.
Son ouvrage La Mère dévorante. Essai sur la morphologie des contes africains propose une réflexion féconde sur la forme des contes. Paulme y prolonge la leçon de Propp tout en l’adaptant à des corpus africains : la structure d’un conte ne se réduit pas à son sujet apparent. Elle se lit dans les trajectoires, les inversions, les manques, les réparations, les échanges de position, les répétitions, les parcours parallèles et les transformations de statut.
1. Situer Denise Paulme
Denise Paulme a travaillé sur plusieurs sociétés d’Afrique de l’Ouest, notamment les Dogon, les Kissi, les Baga, les Bété et d’autres groupes de Côte d’Ivoire ou de Guinée. Son œuvre associe enquêtes de terrain, monographies sociales, réflexion sur les institutions et étude des formes orales.
Elle s’inscrit dans le voisinage de Marcel Mauss, Marcel Griaule, Michel Leiris, Deborah Lifchitz, Geneviève Calame-Griaule et des africanistes qui ont contribué à faire de la parole orale un objet d’étude à part entière. Chez elle, les contes ne sont pas des curiosités folkloriques placées à côté de la vie sociale : ils donnent accès à des rapports de parenté, à des conflits de statut, à des modèles éducatifs, à des tensions entre aînés et cadets, hommes et femmes, humains et animaux, vivants et morts.
Son apport est particulièrement précieux parce qu’elle ne traite pas le conte comme un simple récit à résumer. Elle regarde son architecture, ses acteurs, ses répétitions, ses retournements, ses effets de symétrie et les messages implicites qu’il transmet à l’auditoire.
2. Pourquoi lire Denise Paulme pour comprendre les contes merveilleux ?
Denise Paulme aide à lire les contes merveilleux comme des récits organisés par des déplacements de position. Un personnage pauvre devient riche, un cadet méprisé devient héros, une épouse délaissée est reconnue, une coépouse jalouse est punie, un enfant faible trouve un allié, un être dévorant perd sa puissance, un manque initial est comblé ou aggravé.
Cette attention aux trajectoires est utile pour tous les contes merveilleux. Le lecteur ne regarde plus seulement les motifs isolés — fée, ogre, animal parlant, objet magique, interdiction, mariage final — mais la manière dont ils transforment la situation de départ.
Paulme invite aussi à comparer les versions. Deux contes peuvent avoir le même thème apparent et produire des effets très différents selon la place accordée au manque, à la réparation, à la faute, à la ruse, à la générosité, à la jalousie ou à la reconnaissance finale.
Lire un conte avec Denise Paulme, c’est suivre les mouvements du récit : qui perd, qui gagne, qui échange sa place, qui traverse l’épreuve, qui revient transformé, qui se révèle incapable d’imiter le bon comportement.
3. La Mère dévorante : une morphologie des contes africains
La Mère dévorante rassemble plusieurs études consacrées à des contes africains. Le titre indique l’importance d’une figure récurrente : la mère, la femme, l’ogresse, la puissance nourricière ou dévorante, celle qui protège et celle qui menace. Mais le livre ne se réduit pas à ce thème. Il propose une méthode pour analyser les formes narratives.
Paulme part d’un constat simple : les classements par sujets — contes d’animaux, contes merveilleux, contes de mœurs, mythes d’origine — sont souvent insuffisants. Les récits passent d’une catégorie à l’autre. Un conte d’animaux peut contenir du merveilleux. Un récit merveilleux peut porter une leçon sociale. Un conte comique peut mettre en scène une opposition structurante.
L’analyse morphologique permet alors de poser d’autres questions :
- quelle est la situation initiale ?
- y a-t-il manque, déséquilibre, menace ou faute ?
- le personnage principal connaît-il une amélioration ou une détérioration ?
- le récit revient-il à l’équilibre de départ ou produit-il un nouvel ordre ?
- deux personnages suivent-ils des parcours parallèles, inversés ou croisés ?
- le conte oppose-t-il un bon comportement et une imitation fautive ?
4. La forme du conte plutôt que son seul sujet
Une idée centrale chez Denise Paulme est que le sujet apparent d’un conte ne suffit pas à l’analyser. Deux récits peuvent parler d’un animal, d’une femme jalouse, d’un enfant abandonné ou d’un mariage, tout en ayant des structures très différentes.
L’analyse doit donc suivre la forme du parcours. Le conte peut partir d’un manque et aller vers une réparation. Il peut partir d’une situation normale et conduire à une perte. Il peut revenir à son point de départ après une épreuve. Il peut opposer deux personnages soumis aux mêmes épreuves mais jugés selon leur conduite.
| Ce que l’on observe | Ce que cela permet de comprendre |
|---|---|
| La situation de départ | Le conte commence-t-il par un manque, une injustice, un équilibre ou une crise ? |
| Le mouvement du récit | Le personnage monte-t-il, descend-il, revient-il, échange-t-il sa place avec un autre ? |
| Les répétitions | Les épreuves se répètent-elles pour opposer deux comportements ? |
| La fin | Le manque est-il comblé, aggravé, déplacé ou transféré à un autre personnage ? |
Cette méthode est particulièrement utile pour les contes merveilleux, où les motifs spectaculaires peuvent masquer la logique profonde du récit.
5. Les grands types morphologiques
Denise Paulme distingue plusieurs formes de parcours narratif. Ces formes ne sont pas des cases rigides. Elles servent à observer comment le conte organise l’amélioration, la perte, le retour, la symétrie ou l’échange de positions.
| Type de conte | Mouvement général | Intérêt pour lire les contes merveilleux |
|---|---|---|
| Type ascendant | Manque initial → amélioration → manque comblé. | Le personnage faible, pauvre, cadet ou méprisé obtient reconnaissance, richesse, mariage ou souveraineté. |
| Type descendant | Situation normale → détérioration → manque ou perte. | Un personnage perd son statut, sa sécurité, son objet magique, son épouse ou son pouvoir. |
| Type cyclique | Équilibre → crise → réparation → retour à un équilibre. | Le conte traverse une épreuve mais restaure l’ordre menacé. |
| Type en spirale | Répétitions successives qui ne ramènent jamais exactement au même point. | Les épisodes se répètent en transformant progressivement la situation ou le statut du héros. |
| Type en miroir | Deux parcours se répondent par similitude ou inversion. | Un personnage généreux réussit ; un imitateur jaloux échoue parce qu’il reproduit les gestes sans en comprendre la règle morale ou sociale. |
| Type en sablier | Deux personnages échangent leurs positions. | L’un s’élève pendant que l’autre décline : épouse délaissée contre favorite, cadet contre aîné, pauvre contre riche. |
| Type complexe | Combinaison de plusieurs mouvements. | Certains récits associent montée, chute, retour, miroir et échange de position. |
Ces catégories sont très utiles pour comparer les variantes. Elles permettent de voir si un conte récompense une conduite, répare une injustice, inverse une hiérarchie ou fait circuler le manque d’un personnage à l’autre.
6. Le conte ascendant : du manque à la reconnaissance
Le conte ascendant part d’un manque. Le personnage principal est pauvre, faible, humilié, orphelin, cadet, exclu ou privé d’un bien essentiel. Le récit organise ensuite une amélioration progressive, jusqu’à une forme de réparation.
Cette structure éclaire de nombreux contes merveilleux :
- le cadet méprisé devient roi ;
- la jeune fille humiliée devient épouse royale ;
- l’enfant abandonné obtient un allié merveilleux ;
- le pauvre reçoit un objet magique ;
- la victime d’une injustice retrouve son statut véritable.
Dans cette forme, le merveilleux fonctionne souvent comme puissance de compensation. Il ne supprime pas seulement la souffrance initiale : il rend visible une valeur que la société de départ n’avait pas reconnue.
7. Le conte descendant : perte, faute et détérioration
Le conte descendant suit le mouvement inverse. Le personnage part d’une situation relativement stable, puis commet une faute, transgresse un interdit, refuse une règle ou rencontre une puissance qu’il ne sait pas traiter correctement. La situation se dégrade.
Cette forme est utile pour lire les récits où le merveilleux punit l’imprudence, l’avidité, la brutalité, l’indiscrétion ou la jalousie.
- un personnage perd un objet magique par avidité ;
- un interdit rompu entraîne la disparition de l’épouse surnaturelle ;
- un aîné échoue là où le cadet réussira plus tard ;
- un personnage brutal maltraite l’animal ou la vieille femme qui devait l’aider ;
- un imitateur reproduit les gestes du héros sans en avoir les qualités.
L’approche de Paulme permet ici de distinguer la faute narrative de la faute morale. Dans certains contes, le personnage ne se perd pas parce qu’il est « mauvais » de manière abstraite, mais parce qu’il ne respecte pas les règles implicites du monde qu’il traverse.
8. Contes en miroir et comportements opposés
Le conte en miroir est l’une des formes les plus éclairantes pour les récits merveilleux. Deux personnages sont placés devant des situations semblables. Le premier agit avec générosité, patience, attention ou discrétion. Le second veut imiter son succès, mais échoue par avidité, brutalité, jalousie ou précipitation.
Cette structure se retrouve dans de nombreux contes où les actions se répètent presque à l’identique, mais avec un résultat opposé.
| Premier parcours | Second parcours | Effet produit |
|---|---|---|
| Le personnage aide une vieille femme, un animal ou un pauvre. | L’imitateur refuse d’aider ou se montre grossier. | Le conte oppose générosité et égoïsme. |
| Le héros écoute les conseils reçus. | L’autre personnage les néglige ou les détourne. | Le conte distingue obéissance intelligente et imitation vide. |
| La première jeune fille accomplit la tâche avec soin. | La seconde agit par avidité ou paresse. | La récompense et la punition se répondent. |
Le miroir rend visible le jugement du conte. Il ne suffit pas de refaire les mêmes gestes. Il faut les accomplir avec la bonne attitude, dans la bonne relation aux autres, aux animaux, aux morts, aux aînés ou aux puissances merveilleuses.
9. Le conte en sablier : l’échange des positions
Le conte en sablier met en scène deux trajectoires croisées. Un personnage s’élève pendant qu’un autre décline. À la fin, les positions sont inversées. Celle ou celui qui était dominé, méprisé ou rejeté prend la place de celui qui dominait.
Cette forme est particulièrement utile pour lire les récits où le merveilleux révèle une injustice sociale ou familiale.
- la femme délaissée remplace la favorite ;
- la jeune fille humiliée prend la place de la fausse épouse ;
- le cadet méprisé dépasse les aînés ;
- le pauvre devient riche tandis que le riche perd son avantage ;
- le faux héros est démasqué et le vrai héros reconnu.
Cette lecture est précieuse pour les contes merveilleux parce qu’elle montre que la fin heureuse n’est pas seulement une récompense individuelle. Elle peut être un réagencement complet des positions.
10. La mère dévorante, la mère nourricière et les figures ambivalentes
Le titre La Mère dévorante attire l’attention sur une figure fortement ambivalente. La mère, la femme âgée, l’ogresse, la marâtre, la coépouse, la nourrice ou la puissance féminine peuvent apparaître comme protectrices, nourricières, menaçantes ou destructrices.
Dans les contes merveilleux, cette ambivalence est fréquente. La même zone symbolique peut associer nourriture et danger, maternité et dévoration, protection et jalousie, maison et piège.
| Figure | Fonction possible | Lecture inspirée par Paulme |
|---|---|---|
| Mère ou substitut maternel | Nourrir, protéger, conseiller. | Le récit valorise la transmission et le soin. |
| Marâtre ou coépouse jalouse | Persécuter, exclure, substituer. | Le conte met en scène des tensions familiales et statutaires. |
| Ogresse ou mère dévorante | Manger, enfermer, absorber. | La fonction nourricière se renverse en menace de disparition. |
| Vieille femme secourable | Éprouver, aider, récompenser. | Le respect de l’aînée ou de la figure marginale devient décisif. |
Paulme aide à lire ces figures sans les réduire à une psychologie individuelle. Elles renvoient souvent à des positions sociales, à des rapports de parenté, à des rivalités domestiques et à des tensions autour de la nourriture, de la fécondité, du mariage ou de l’héritage.
11. Animaux, humains et passages entre les règnes
Denise Paulme a accordé une grande attention aux contes où les animaux jouent un rôle central. Dans de nombreux récits africains, hommes, animaux, plantes et objets peuvent entrer dans des relations que les classifications trop simples ne permettent pas de décrire.
Cette observation vaut aussi pour les contes merveilleux en général. L’animal n’est pas seulement un décor ou un auxiliaire. Il peut être partenaire, adversaire, médiateur, juge, double, époux, monture, conseiller ou trompeur.
- l’animal reconnaissant récompense une conduite juste ;
- l’animal auxiliaire ouvre un passage que l’humain ne peut franchir seul ;
- l’époux animal met en crise la frontière entre humanité et animalité ;
- le décepteur animal révèle l’intelligence de la ruse ;
- l’animal dévorant donne forme au danger de capture ou d’engloutissement.
Lire ces figures avec Paulme, c’est observer la place qu’elles occupent dans la structure du récit : font-elles monter le héros, le perdre, le révéler, l’éprouver, l’échanger avec un autre personnage ?
12. Le nom inconnu et la parole efficace
Denise Paulme s’est intéressée à l’épreuve du nom inconnu dans les contes d’Afrique noire. Ce motif résonne fortement avec de nombreux contes merveilleux européens et internationaux, où connaître un nom donne pouvoir sur un être ou permet de résoudre une épreuve.
Le nom n’est pas seulement une étiquette. Il peut être un secret, une clé, une preuve, une protection ou une puissance.
- deviner le nom d’un être surnaturel libère l’héroïne d’un pacte ;
- prononcer le bon nom sauve le héros ;
- un nom caché protège une identité véritable ;
- un faux nom permet une tromperie provisoire ;
- la reconnaissance finale passe parfois par une parole juste.
Cette attention à la parole est importante pour les contes merveilleux. Le récit n’agit pas seulement par objets et actions. Il agit aussi par noms, formules, promesses, interdits de parole et révélations verbales.
13. Cendrillon en Afrique : ordre, désordre et reconnaissance
Le titre Cendrillon en Afrique indique un autre aspect important de l’œuvre de Denise Paulme : les motifs connus en Europe peuvent avoir des équivalents, des échos ou des transformations dans d’autres aires culturelles. Il ne s’agit pas de chercher une version unique ou primitive, mais de comparer les logiques narratives et sociales.
Les récits apparentés à Cendrillon sont particulièrement riches pour ce type de lecture. Ils mettent en jeu l’humiliation domestique, la rivalité féminine, la reconnaissance différée, le passage de l’invisibilité à l’apparition publique, l’objet-preuve, le mariage et la transformation du statut.
Paulme invite à regarder ce que chaque société fait du motif. Selon les versions, l’accent peut porter sur la rivalité entre coépouses, le lien avec la mère morte, l’aide animale, la nourriture, les rapports d’âge, l’alliance matrimoniale ou la restauration d’une position injustement niée.
La comparaison des versions ne sert pas seulement à repérer des ressemblances. Elle fait apparaître ce que chaque société rend visible à travers le même noyau narratif.
14. Conte, société et auditoire
Chez Denise Paulme, le conte est une parole sociale. Il transmet des normes, mais il peut aussi exposer des tensions. Il parle de mariage, de parenté, de jalousie, d’entraide, de ruse, de dette, d’âge, de hiérarchie, de pauvreté, de richesse, de dépendance et de reconnaissance.
Cette perspective est utile pour éviter deux erreurs. La première consisterait à réduire le conte à une morale simple. La seconde consisterait à le transformer en symbole abstrait sans rapport avec les relations sociales.
Le conte merveilleux peut donc être lu sur plusieurs plans :
- comme récit d’épreuve et de transformation ;
- comme mise en scène de rapports familiaux ;
- comme réflexion indirecte sur le mariage ou l’alliance ;
- comme représentation des tensions entre aînés et cadets ;
- comme espace où les faibles peuvent momentanément renverser l’ordre ;
- comme parole collective permettant de penser ce qui serait difficile à dire directement.
15. Ce que Denise Paulme apporte à la lecture des contes merveilleux
L’apport de Denise Paulme devient très concret dès que l’on lit un conte en suivant ses mouvements internes et ses tensions sociales.
| Question de lecture | Éclairage inspiré par Paulme |
|---|---|
| Le conte part-il d’un manque ? | Il peut suivre une trajectoire ascendante vers réparation, mariage, richesse ou reconnaissance. |
| Un personnage perd-il sa position ? | Le récit peut être descendant ou organiser une punition narrative. |
| Deux personnages vivent-ils la même épreuve ? | Le conte peut fonctionner en miroir pour opposer deux comportements. |
| Deux personnages échangent-ils leur statut ? | Le récit peut fonctionner en sablier : l’un monte pendant que l’autre descend. |
| Le motif merveilleux masque-t-il une tension sociale ? | Fée, animal, ogre ou objet magique peuvent rendre lisibles des conflits de parenté, de statut ou de transmission. |
| La fin restaure-t-elle simplement l’ordre ? | Elle peut aussi créer un nouvel équilibre, déplacer le manque ou inverser les positions initiales. |
16. Exemples d’application aux grands motifs merveilleux
Plusieurs motifs des contes merveilleux gagnent à être lus avec les outils proposés par Denise Paulme.
| Motif du conte | Lecture possible avec Paulme |
|---|---|
| Cendrillon | Trajectoire ascendante, passage de l’humiliation à la reconnaissance, possible structure en sablier si la persécutée remplace la favorite ou la fausse épouse. |
| Les deux filles, l’une bonne et l’autre mauvaise | Structure en miroir : deux parcours comparables opposent générosité et avidité, patience et brutalité. |
| L’époux animal | Interdit, rupture, perte et quête de restauration ; transformation de statut par l’épreuve de la relation à l’altérité. |
| La chambre interdite | Transgression d’un seuil et détérioration brutale de la situation ; le secret révélé oblige à une recomposition du récit. |
| L’animal reconnaissant | L’aide donnée à un être faible ou non humain revient sous forme de secours merveilleux. |
| Le nom inconnu | La parole juste devient condition de salut, de richesse ou de reconnaissance. |
| La fausse fiancée | Échange illégitime de positions ; le récit doit rétablir l’identité vraie et déplacer la perte vers l’usurpatrice. |
| L’ogre ou la mère dévorante | Puissance d’absorption, menace domestique ou familiale, renversement possible de la fonction nourricière. |
17. Approches voisines : Propp, Brémond, Lévi-Strauss, Belmont
Denise Paulme dialogue avec plusieurs approches importantes du récit traditionnel. Son intérêt tient à sa position intermédiaire : elle reprend l’attention à la forme, mais la maintient en contact avec les sociétés où les récits circulent.
| Auteur | Éclairage principal | Différence avec Paulme |
|---|---|---|
| Vladimir Propp | Fonctions narratives du conte merveilleux russe. | Paulme retient la leçon morphologique, mais l’adapte à des corpus africains et à des formes plus variées. |
| Claude Brémond | Logique des possibles narratifs, choix, bifurcations, conséquences. | Paulme reste plus attachée aux formes concrètes des contes et à leur contexte ethnographique. |
| Claude Lévi-Strauss | Oppositions, transformations, structures des mythes. | Paulme analyse des récits plus proches de la littérature orale et des situations sociales vécues. |
| Nicole Belmont | Poétique du conte de tradition orale. | Belmont éclaire la poétique du conte européen ; Paulme éclaire les formes africaines et les rapports entre morphologie, société et oralité. |
| Geneviève Calame-Griaule | Parole, ethnolinguistique, performance orale. | Calame-Griaule insiste davantage sur l’acte de parole ; Paulme suit surtout la structure et la portée sociale des récits. |
18. Limites et points de prudence
L’œuvre de Denise Paulme est très précieuse pour lire les contes, mais son usage demande quelques précautions.
- Ne pas appliquer mécaniquement ses types. Les formes ascendant, descendant, cyclique, en miroir ou en sablier sont des outils de lecture, non des catégories fermées.
- Ne pas oublier les versions. Un même conte-type peut changer de structure selon les variantes.
- Ne pas détacher le récit de son contexte. Paulme rappelle justement que le conte prend sens dans une société, une situation de parole et un auditoire.
- Ne pas transposer trop vite les analyses africaines aux contes européens. Les rapprochements sont féconds, mais ils doivent respecter les différences de milieu, de langue et de fonction sociale.
- Ne pas réduire les figures féminines à des symboles simples. Mère, coépouse, fille, vieille femme ou ogresse peuvent porter des rôles sociaux complexes.
- Tenir compte de l’histoire de l’ethnologie. Les enquêtes ont été menées dans des contextes coloniaux ou postcoloniaux qui demandent aujourd’hui une lecture critique.
Le bon usage de Paulme consiste à partir d’un conte précis, à observer son mouvement narratif, puis à interroger ce que ce mouvement dit des positions sociales, des échanges, des manques, des réparations et des conflits.
19. En résumé
Denise Paulme est une référence essentielle pour comprendre les contes comme des formes narratives et sociales. Son apport ne tient pas seulement à l’étude des contes africains, mais à une manière de lire les récits par leurs mouvements : ascension, chute, retour, miroir, échange de positions, répétition et transformation.
Elle aide à voir que le conte merveilleux ne se résume pas à ses motifs visibles. Derrière l’ogre, l’animal auxiliaire, l’objet magique, la fille persécutée, la coépouse jalouse ou le nom secret, le récit organise des rapports de force, des hiérarchies, des attentes sociales et des renversements.
Lire les contes avec Denise Paulme, c’est apprendre à suivre les parcours : de quoi part le personnage, par quelles épreuves passe-t-il, que gagne-t-il, que perd-il, qui prend sa place, qui échoue en voulant l’imiter, quelle opposition le conte réduit ou déplace. Cette attention aux formes donne aux variantes une grande valeur : chacune peut transformer l’équilibre du récit.
20. Sources et liens utiles
Sources principales
- Denise Paulme, Organisation sociale des Dogon, Paris, Domat-Montchrestien, 1940.
- Denise Paulme, Les Gens du riz. Kissi de Haute-Guinée française, Paris, Plon, 1954.
- Denise Paulme, Une société de Côte d’Ivoire hier et aujourd’hui. Les Bété, Paris-La Haye, Mouton, 1962.
- Denise Paulme, « Littérature orale et comportements sociaux en Afrique noire », L’Homme, 1961.
- Denise Paulme, « Le thème des échanges successifs dans la littérature africaine », L’Homme, 1969.
- Denise Paulme, « Thème et variations : l’épreuve du nom inconnu dans les contes d’Afrique noire », Cahiers d’études africaines, 1971.
- Denise Paulme, « Morphologie du conte africain », Cahiers d’études africaines, 1972.
- Denise Paulme et Christiane Seydou, « Le conte des “Alliés animaux” dans l’Ouest africain », Cahiers d’études africaines, 1972.
- Denise Paulme, « Typologie des contes africains du Décepteur », Cahiers d’études africaines, 1975.
- Denise Paulme, La Mère dévorante. Essai sur la morphologie des contes africains, Paris, Gallimard, 1976.
- Denise Paulme, Cendrillon en Afrique. Ordre et désordre dans les sociétés d’Afrique noire, préface de Françoise Héritier, Paris, Galaade, 2007.
Liens utiles
- BnF Data – Denise Paulme
- Persée – notice Denise Paulme et publications disponibles
- Persée – « Morphologie du conte africain »
- Persée – compte rendu de La Mère dévorante dans le Journal des africanistes
- Gallimard – La Mère dévorante
- Bérose – Denise Paulme
- Journal des anthropologues – Denise Paulme 1909-1998
- Persée – Gens et paroles d’Afrique. Écrits pour Denise Paulme
Note pour le lecteur : cette fiche présente Denise Paulme à partir de ce que son œuvre apporte à la lecture des contes merveilleux : morphologie des récits, comparaison des variantes, structures ascendantes et descendantes, contes en miroir ou en sablier, figures de la mère dévorante, alliés animaux, nom inconnu, tensions familiales et sociales, rapports entre oralité et organisation collective.