J. R. R. Tolkien

J. R. R. Tolkien – La poétique des contes de fées

Note de synthèse – Poétique du merveilleux

J. R. R. Tolkien – La poétique des contes de fées

Faërie, subcréation, enchantement et eucatastrophe

J. R. R. Tolkien (1892-1973), philologue, médiéviste et écrivain, expose dans Du conte de fées l’une des plus influentes défenses modernes du merveilleux. Issu d’une conférence prononcée à l’université de St Andrews le 8 mars 1939, le texte est développé puis publié en 1947.

Pour Tolkien, le conte de fées ne se définit ni par de petites fées ni par l’irréalité de ses événements. Il porte sur la Faërie, royaume ou état dans lequel l’enchantement peut advenir. Sa réussite dépend de la capacité du récit à faire croire, pendant l’écoute ou la lecture, à la vérité interne d’un monde secondaire.

Cette poétique fournit aux conteurs des outils précis : poser des lois merveilleuses cohérentes, traiter la magie avec sérieux, rendre l’ordinaire à nouveau visible, offrir une évasion hors des clôtures du présent et conduire l’histoire vers une consolation qui n’efface pas le danger. L’eucatastrophe, retournement heureux soudain mais préparé, concentre cette puissance.

AuteurJ. R. R. Tolkien (1892-1973)
DomainesPhilologie, littérature médiévale, fiction et mythopoétique
Texte centralOn Fairy-stories, conférence de 1939, publication en 1947
DéfinitionLe conte de fées concerne la Faërie et l’enchantement
Notions clésSubcréation, monde secondaire, recouvrement, évasion, consolation
Apport au conteurProduire une croyance narrative et préparer l’eucatastrophe

Mode d’emploi

Les accordéons 1 à 7 présentent le texte et sa définition du genre. Les sections 8 à 16 développent la subcréation, l’enchantement et les fonctions de la fantasy. Les sections 17 à 21 proposent des applications au répertoire oral. La dernière section rassemble les références.

1. Un philologue devenu créateur de mondes

Tolkien enseigne la langue et la littérature anglaises à Oxford. Ses recherches portent notamment sur le vieil et le moyen anglais, les langues germaniques et les récits médiévaux. Son activité d’écrivain naît au contact des langues : les noms, les sonorités et les histoires se développent ensemble.

Lorsque la conférence de 1939 est prononcée, Le Hobbit a paru depuis 1937 et Tolkien travaille déjà au récit qui deviendra Le Seigneur des anneaux. Sa réflexion théorique et sa création avancent donc de concert.

  • La philologie lui apprend que les mots gardent la trace d’anciens mondes imaginaires.
  • Les littératures médiévales montrent la continuité entre mythe, légende, romance et conte.
  • L’écriture lui permet d’éprouver les exigences d’un monde inventé.
  • Son essai associe histoire du folklore, théorie de l’imagination et poétique du récit.
2. Genèse et histoire de Du conte de fées

Invité à la douzième conférence Andrew Lang de l’université de St Andrews, Tolkien choisit de parler des contes de fées, sujet lié au travail de collecteur de Lang. La conférence du 8 mars 1939 est ensuite profondément remaniée.

  • 1939 : conférence « On Fairy-Stories » à St Andrews.
  • 1947 : première publication dans Essays Presented to Charles Williams.
  • 1964 : reprise avec Leaf by Niggle dans Tree and Leaf.
  • 1983 : nouvelle publication dans The Monsters and the Critics and Other Essays.
  • 2008 : édition critique augmentée par Verlyn Flieger et Douglas A. Anderson.

Le texte répond à trois questions : que sont les contes de fées ? D’où viennent-ils ? À quoi servent-ils ?

3. Un conte de fées ne parle pas forcément de fées

La présence d’une créature nommée « fée » ne suffit pas à définir le genre. Inversement, un récit peut appartenir aux contes de fées sans en montrer aucune. Tolkien récuse l’image moderne de petites créatures décoratives et miniatures.

Le véritable objet est la Faërie : le domaine de l’enchantement, avec ses puissances, ses dangers, ses habitants non humains et les mortels qui y entrent. La définition porte donc sur le monde et le type d’expérience, non sur un personnel obligatoire.

4. Faërie : un royaume difficile à circonscrire

Faërie contient à la fois des éléments extraordinaires et des réalités ordinaires : la mer, le soleil, les arbres, le pain, les hommes mortels. Ces choses deviennent autres lorsqu’elles sont prises dans l’enchantement.

Tolkien refuse d’enfermer Faërie dans une définition technique. On peut en reconnaître les effets, ses seuils et ses lois, mais le royaume doit conserver une profondeur qui dépasse la carte explicite.

  • Faërie n’est pas un simple décor exotique.
  • Elle modifie la perception du familier.
  • Elle possède une cohérence sans être totalement expliquée.
  • Elle inclut la beauté, le péril, le désir et la perte.
  • Elle engage celui qui y entre au lieu de lui offrir un spectacle extérieur.
5. Ce que Tolkien écarte de sa définition

Tolkien distingue le conte de fées de plusieurs récits qui peuvent lui ressembler. Le critère ne porte pas sur leur valeur, mais sur leur relation à la Faërie.

Type de récitPourquoi il peut être écartéPoint de distinction
Récit de rêveLe réveil retire au monde raconté son statut propre.Faërie demande une vérité interne, non une illusion annulée.
Voyage imaginaireL’étrange peut servir surtout la satire du monde réel.La destination n’est pas nécessairement le royaume de l’enchantement.
Fable animalièreDes animaux humanisés peuvent vivre dans un monde sans relation à Faërie.L’animal parlant ne suffit pas à définir le conte de fées.
Simple extravaganceL’improbable peut rester une plaisanterie sans monde cohérent.La fantaisie demande un art de la consistance.
6. Les contes de fées ne sont pas naturellement réservés aux enfants

Tolkien conteste l’idée selon laquelle les contes appartiendraient par essence à l’enfance. Leur présence dans la chambre des enfants résulte en partie de l’histoire culturelle et du déplacement d’anciens récits hors de la littérature des adultes.

Les enfants ne forment pas un public homogène et ne possèdent pas tous le même goût pour le merveilleux. Les adultes peuvent, eux aussi, recevoir pleinement les fonctions de recouvrement, d’évasion et de consolation.

7. L’origine des contes : histoire, invention et « chaudron »

Tolkien examine les théories qui ramènent les mythes et les contes à une origine unique. Il préfère l’image d’un chaudron des histoires où s’accumulent des ingrédients venus de sources multiples. Des personnages historiques, des motifs mythiques, des souvenirs, des emprunts et des inventions peuvent y être mêlés.

L’étude des sources reste légitime, mais elle ne doit pas faire oublier la saveur du récit actuellement servi. Retrouver l’origine d’un os ne suffit pas à comprendre le bouillon ni le geste de celui qui le prépare.

Pour les conteurs, cette métaphore justifie le travail des variantes : recevoir des ingrédients transmis, comprendre leurs relations, puis composer une version qui possède sa propre nécessité.

8. Fantasy : l’art de donner forme à l’impossible

Chez Tolkien, « Fantasy » désigne à la fois une activité de l’imagination et l’art qui lui donne une consistance. Concevoir un dragon reste facile ; faire exister un monde dans lequel sa présence entraîne une croyance narrative demande une maîtrise plus grande.

La Fantasy ne s’oppose pas à la raison. Plus le monde s’éloigne de l’expérience ordinaire, plus sa présentation exige clarté, cohérence et précision. L’imagination combine des éléments connus, mais la réussite dépend de la forme donnée à leur nouvelle relation.

9. Subcréation et monde secondaire

Tolkien appelle « subcréation » l’activité humaine qui produit un monde secondaire. Le préfixe exprime sa conviction religieuse : l’être humain crée à l’intérieur d’une Création première. Indépendamment de cette théologie, la notion décrit la responsabilité de l’artiste envers la cohérence du monde proposé.

Un monde secondaire n’a pas besoin d’être immense. Un seul interdit, une source qui parle ou une maison soumise à une règle peuvent suffire. Il doit cependant permettre à l’auditeur de comprendre ce qui y est possible, dangereux ou irréversible.

QuestionApplication à une version orale
Quelle loi diffère du monde ordinaire ?La formuler par une scène, une consigne ou une conséquence.
Qui connaît cette loi ?Distinguer savoir du conteur, du héros et de l’auditoire.
Quel prix accompagne le prodige ?Maintenir la limite qui empêche la magie de tout résoudre.
Qu’est-ce qui demeure ordinaire ?Ancrer l’étrange dans des gestes, matières et besoins reconnaissables.
10. La croyance secondaire

Lorsque le récit fonctionne, l’auditeur accepte les propositions du monde secondaire tant qu’il s’y trouve. Il ne feint pas extérieurement de croire à quelque chose qu’il sait faux : il répond à une cohérence qui lui paraît vraie dans le cadre de l’histoire.

Cette croyance se brise lorsqu’un événement contredit les lois établies sans nécessité, lorsqu’une explication arrive pour réparer une incohérence ou lorsque le narrateur prend ses distances avec le merveilleux.

  • Énoncer les règles par l’action plutôt que par un exposé.
  • Rappeler discrètement une condition avant qu’elle devienne décisive.
  • Donner aux objets et aux lieux quelques traits stables.
  • Éviter l’ironie qui demande au public de mépriser ce qu’il doit imaginer.
  • Assumer pleinement les conséquences du prodige.
11. Enchantement, magie et domination

Tolkien distingue l’enchantement artistique, qui offre un monde à contempler et auquel participer, de la magie comprise comme moyen de domination dans le monde primaire. Cette distinction éthique traverse également ses fictions.

Pour le conteur, l’enchantement ne se réduit pas aux effets spectaculaires. Il naît d’une image juste, d’une règle tenue et d’une parole qui laisse apparaître un monde. La surenchère de prodiges peut au contraire affaiblir l’émerveillement si rien n’y engage le désir ou le danger.

12. Le recouvrement : revoir les choses familières

Le « recouvrement » traduit recovery. Il désigne le retour à une vision claire de choses devenues banales par l’habitude et l’appropriation. Le détour par l’étrange rend à l’arbre, à la pierre, au pain, à l’eau ou au foyer leur présence.

Le conte merveilleux ne détourne donc pas seulement du réel. Il peut y reconduire avec un regard renouvelé. Après une forêt où les arbres entendent et protègent, l’arbre ordinaire n’est plus tout à fait un élément de décor.

13. L’évasion : sortir d’une clôture

Tolkien défend l’évasion contre l’accusation d’escapisme. Il distingue la fuite du prisonnier, qui cherche à sortir d’un enfermement, et la désertion, qui abandonne une responsabilité. Imaginer un autre monde peut rendre visibles les limites du présent au lieu de les faire oublier.

Le conte permet d’échapper momentanément à des contraintes fondamentales : l’espace, la mutité des animaux, l’impossibilité de changer de forme et, dans son expression la plus haute, la mort. Cette évasion n’est pas une promesse technique. Elle répond par l’imagination à des désirs humains profonds.

14. La consolation et la fin heureuse

La consolation ne se réduit pas au confort. Elle affirme que la catastrophe et la perte ne possèdent pas nécessairement le dernier mot. Dans le conte de fées, la fin heureuse constitue selon Tolkien un trait essentiel.

Cette joie doit rester compatible avec la gravité du danger. Une conclusion ajoutée mécaniquement ne console pas, car elle ne transforme pas les lignes du récit. La vraie consolation accomplit une promesse devenue presque impossible.

15. L’eucatastrophe : le retournement heureux

Tolkien forge le mot « eucatastrophe » pour désigner la bonne catastrophe, le retournement soudain qui fait passer du désastre imminent à la joie. La possibilité de l’échec doit rester crédible jusqu’au seuil du renversement.

ConditionFonctionRisque si elle manque
Menace réelleDonner au retournement sa portée.La fin paraît acquise.
Préparation discrèteRendre l’issue rétrospectivement juste.Le secours paraît arbitraire.
SurpriseProduire la brusque élévation émotionnelle.La conclusion devient mécanique.
TransformationChanger véritablement la situation.La consolation reste verbale.

L’eucatastrophe ne nie pas la « dyscatastrophe », la possibilité du désastre. Elle l’approche au plus près avant de lui retirer le dernier mot.

16. Le fondement chrétien de l’eucatastrophe

Dans l’épilogue ajouté à l’essai, Tolkien interprète la naissance et la résurrection du Christ comme eucatastrophes de l’histoire humaine et du récit de l’Incarnation. Sa théorie possède donc un ancrage chrétien explicite.

Ce fondement doit être présenté, car il donne à la consolation une portée de vérité qui dépasse pour Tolkien le plaisir littéraire. Un conteur peut employer la notion pour analyser un retournement narratif sans partager cette théologie, à condition de ne pas effacer son origine.

17. Construire les lois merveilleuses d’un conte
  1. Écrire en une phrase la loi extraordinaire principale.
  2. Déterminer comment le héros la découvre.
  3. Fixer ses conditions, ses limites et son prix.
  4. Repérer chaque conséquence de cette loi dans l’action.
  5. Supprimer les prodiges qui n’affectent ni le désir ni le danger.
  6. Tester si le dénouement utilise une possibilité déjà présente.

Cette méthode ne cherche pas à rationaliser la magie. Elle donne au merveilleux la constance nécessaire pour que l’auditeur puisse l’habiter.

18. Préparer une eucatastrophe à l’oral

Le retournement heureux se prépare par des éléments que l’auditeur a pu recevoir sans encore mesurer leur importance : une dette de gratitude, un objet modeste, une parole mémorisée, une interdiction ou une capacité jugée inutile.

  • Installer l’élément assez tôt pour qu’il appartienne au monde.
  • Éviter de souligner sa future fonction.
  • Approcher clairement du point où toute issue semble fermée.
  • Faire revenir l’élément sous une forme active.
  • Laisser un bref espace à la joie avant d’expliquer les conséquences.
19. Exemple de lecture : La Belle et la Bête

Le domaine de la Bête forme un monde secondaire de faible étendue mais fortement réglé. L’hospitalité, l’interdit, le délai accordé et la rose organisent l’action. Le prodige est cohérent parce que chaque don crée une obligation et chaque départ modifie le danger.

Le recouvrement porte sur l’apparence et la promesse : le récit invite à revoir ce que signifient beauté, monstruosité et fidélité. La consolation survient lorsque la mort apparente de la Bête et l’aveu de Belle provoquent la métamorphose. Selon les versions, cette issue peut aussi être interrogée comme retour à une forme sociale attendue.

La grille de Tolkien aide à analyser la consistance du royaume et le retournement. Elle ne remplace pas une étude historique des versions ni une lecture des rapports de genre et de pouvoir.

20. Ce que Tolkien apporte au conteur traditionnel
NotionQuestion de préparationEffet recherché
FaërieQuelle qualité d’étrangeté enveloppe l’ensemble du récit ?Un monde plus profond qu’une suite de prodiges.
Monde secondaireQuelles lois l’auditeur peut-il apprendre et anticiper ?Une croyance narrative durable.
RecouvrementQuel élément familier redevient visible ?Un retour attentif vers le monde ordinaire.
ÉvasionDe quelle clôture imaginaire le conte permet-il de sortir ?L’expérience d’un possible plus vaste.
ConsolationQuelle perte cesse d’avoir le dernier mot ?Une joie proportionnée à l’épreuve.
EucatastropheQuel élément préparé rend possible le retournement ?Surprise et justesse réunies.
21. Apports, limites et contresens à éviter

Apports

  • Une définition du conte par l’expérience de Faërie.
  • Une exigence de cohérence applicable aux règles merveilleuses.
  • Une pensée précise des effets du conte sur la perception et l’espérance.
  • Une analyse puissante du dénouement heureux.

Limites

  • L’essai défend une poétique plus qu’il ne fournit une classification folklorique.
  • La performance orale, l’interaction avec le public et les contextes sociaux restent secondaires.
  • La dimension chrétienne de la consolation ne convient pas à toutes les traditions.
  • Le modèle du monde secondaire peut conduire à surcharger un conte oral d’explications et de détails.

Contresens

  • La subcréation n’oblige pas à inventer une encyclopédie complète.
  • La cohérence ne signifie pas réalisme physique.
  • L’évasion ne consiste pas toujours à fuir les responsabilités.
  • L’eucatastrophe n’est ni une coïncidence commode ni une fin heureuse automatique.
22. Bibliographie sélective et ressources vérifiées

Texte principal

  • J. R. R. Tolkien, « On Fairy-Stories », dans Essays Presented to Charles Williams, Oxford University Press, 1947.
  • J. R. R. Tolkien, Tolkien On Fairy-stories, édition critique de Verlyn Flieger et Douglas A. Anderson, HarperCollins, 2008.
  • J. R. R. Tolkien, Du conte de fées, traduction de Christine Laferrière, préface de Nathalie Prince, Christian Bourgois, 2022.

Ressources

Les traductions françaises des termes varient selon les éditions. Cette fiche emploie « recouvrement » pour recovery et conserve « Faërie » et « eucatastrophe ».