M.L. Tenèze

Marie-Louise Tenèze

Conte-type, mouvement narratif et classification raisonnée des contes merveilleux français

Marie-Louise Tenèze occupe une place centrale dans l’étude française des contes de tradition orale. Son nom reste lié au Catalogue du conte populaire français, commencé par Paul Delarue, puis poursuivi, enrichi et réorganisé dans une perspective plus systématique. Son apport théorique tient à une articulation rare : le respect du conte-type comme unité historique, l’attention aux versions effectivement recueillies, et la recherche d’une organisation narrative capable de rendre lisible l’ensemble des contes merveilleux français.

Sa démarche prend appui sur Propp, sur la notion de fonction et sur l’idée d’une unité morphologique du conte merveilleux. Elle s’en écarte dès qu’il s’agit de classer les contes concrets. Le conte-type n’est pas dissous dans une formule unique. Il devient une position dans un ensemble organisé, avec ses mouvements, ses actants, ses objets, ses oppositions et ses modalités d’entrée dans l’action.

Domaine principal Littérature orale, contes populaires français, catalogage, analyse morphologique et structurale.
Ouvrage collectif majeur Le Conte populaire français, catalogue Delarue-Tenèze, fondé sur la classification internationale Aarne-Thompson.
Texte théorique de référence « Du conte merveilleux comme genre », article consacré à la structure du genre merveilleux.
Aboutissement théorique Les Contes merveilleux français. Recherche de leurs organisations narratives, mise en relation du catalogue français et de Propp.
Notions clés Conte-type, mouvement, Héros, Antagoniste, Objet, Manque, Malfaisance, opposition externe, opposition interne.
Question directrice Comment classer rationnellement les contes merveilleux français en conservant la diversité des contes-types ?
Une œuvre située entre catalogue, terrain et théorie

L’itinéraire de Tenèze est marqué par deux expériences complémentaires. D’un côté, le travail de cabinet : classement des textes, comparaison des variantes, articulation avec la classification internationale. De l’autre, l’expérience ethnographique : enquête, conteur·euse·s, langue, performance, mémoire, communautés où les récits ont circulé.

Cette double expérience protège sa méthode de deux risques opposés. Le premier serait de réduire le conte à une fiche de catalogue. Le second serait de s’en tenir à l’unicité de chaque performance sans chercher les structures de longue durée. Chez Tenèze, le conte-type garde sa valeur historique et comparative, tandis que la version concrète reste rattachée à une parole, une région, une situation de transmission.

Conséquence pour l’étude des contes merveilleux : le catalogue sert d’outil de repérage, puis l’analyse narrative cherche l’organisation interne des récits. Les deux opérations se soutiennent.

Le catalogue comme base de travail

Le Catalogue du conte populaire français ne constitue pas seulement une liste de titres. Il donne à chaque conte-type une existence documentaire : versions recensées, régions, collectes, variantes, relations avec la classification internationale. Tenèze part de cet acquis, puis cherche à comprendre comment les contes merveilleux français s’organisent entre eux.

Dans Les Contes merveilleux français, le conte-type est défini comme une grandeur concrète d’ordre historique. Le mouvement, emprunté à la morphologie de Propp, devient une grandeur abstraite de composition. La recherche consiste à articuler ces deux plans : le conte-type comme réalité documentaire, le mouvement comme unité de construction narrative.

Niveau Rôle dans la méthode Exploitation pour une classification raisonnée
Occurrence Version particulière recueillie auprès d’un·e conteur·euse ou dans une source donnée. Documenter la variation, les régions, les collectes, les répertoires.
Conte-type Unité historique et comparative reconnue par le catalogue. Conserver les repères AT/ATU et les titres traditionnels.
Mouvement Unité abstraite de composition, orientée d’un manque ou d’une malfaisance vers une résolution. Comparer les organisations narratives au-delà des titres.
Structure d’ensemble Combinaison d’un ou plusieurs mouvements. Classer les contes selon leur logique narrative dominante.
« Du conte merveilleux comme genre » : la logique du merveilleux

Dans son article de 1970, Tenèze reprend deux grands appuis : Propp pour la morphologie des fonctions, Max Lüthi pour la forme stylistique du conte merveilleux. Le point décisif tient à la relation entre le don et l’épreuve. Le héros reçoit ou possède déjà le moyen qui permettra de résoudre une situation future. La réponse se trouve là avant que la question ne soit pleinement formulée.

Cette inversion donne une formule forte du genre. Le conte merveilleux met en récit un héros ou une héroïne déjà garanti·e, explicitement par un auxiliaire, un objet, un savoir, ou implicitement par une qualité de prévision, de chance orientée, d’élection narrative. Le hasard est neutralisé par la construction même du récit.

Don / moyen / auxiliaire ↓ Situation difficile / épreuve / manque à combler ↓ Usage du moyen ↓ Résolution, retour, mariage, reconnaissance ou réparation

Le merveilleux ne réside donc pas uniquement dans la présence d’objets magiques, de fées, d’ogres ou d’animaux parlants. Il se manifeste dans une logique narrative où le moyen adéquat précède l’épreuve et où l’impossible devient franchissable dans l’espace du récit.

Élément Fonction dans le genre merveilleux Exemple de lecture
Don Met le héros en position de réussir avant l’épreuve. Objet magique, animal auxiliaire, savoir reçu, conseil décisif.
Épreuve Révèle l’adéquation entre le moyen reçu et la difficulté rencontrée. Tâche impossible, combat, poursuite, interdiction, reconnaissance.
Héros garanti Porte la ligne d’action vers la résolution. Cadet·te apparemment faible, enfant exposé, fille persécutée, quêteur pauvre.
Négation du hasard Fait tenir ensemble l’extrême liberté des motifs et la nécessité du dénouement. Un objet minuscule, un animal banal ou un conseil étrange devient décisif au bon moment.
Tenèze face à Propp

Propp fournit à Tenèze un acquis majeur : les contes merveilleux peuvent être décrits par des fonctions récurrentes, distribuées selon un ordre logique. Tenèze conserve la notion de mouvement et l’idée d’un récit orienté depuis un manque ou une malfaisance jusqu’à une réparation, un mariage ou une autre forme de résolution.

Son déplacement porte sur le niveau de classement. Propp tend vers l’unité morphologique du genre. Tenèze s’attache à la pluralité des contes-types français. Son problème n’est pas d’établir une formule idéale du conte merveilleux. Il s’agit de situer chaque conte-type dans une organisation d’ensemble, selon les modalités effectives qu’il réalise.

Point de comparaison Propp Tenèze
Corpus de départ Cent contes merveilleux russes d’Afanassiev. Le fonds français tel qu’il est établi par le catalogue Delarue-Tenèze.
Unité centrale Fonction et mouvement. Conte-type articulé à un ou plusieurs mouvements.
Orientation Décrire l’unité morphologique du genre. Classer la diversité des contes-types selon leurs organisations narratives.
Actants Sept personnages ou rôles principaux. Reprise partielle, ajout de l’Objet comme actant central, distinction possible entre Antagoniste et Agresseur.
Critères de classement Succession fonctionnelle et paires de fonctions. Combinaison de critères syntagmatiques et paradigmatique : mouvement, Objet, Manque, Malfaisance, opposition externe ou interne.
Les actants fondamentaux : Héros, Antagoniste, Objet

La cellule narrative du conte merveilleux repose sur une structure fermée à trois pôles. Le Héros porte la ligne de l’action. L’Antagoniste s’oppose au Héros et détient l’Objet d’une manière ou d’une autre. L’Objet est l’enjeu de l’action. Le mouvement tend en règle générale vers la conjonction finale du Héros et de l’Objet.

Départ : Héros disjoint de l’Objet ↓ Opposition : Héros vs Antagoniste / Objet ↓ Résolution : conjonction Héros – Objet

Tenèze distingue deux grandes catégories d’Objets :

  • O1 : le partenaire pour le mariage ou l’union finale.
  • O2 : l’objet autre : trésor, savoir, pouvoir, objet magique, valeur matérielle ou symbolique.

D’autres actants interviennent selon les récits : Mandant, Donateur, Auxiliaire, Faux-Héros. Dans certaines oppositions internes, Tenèze introduit la distinction utile entre Antagoniste et Agresseur. L’Agresseur produit la malfaisance sur le Héros, tandis que l’Antagoniste détient l’Objet ou s’oppose à la conjonction finale.

Manque, Malfaisance et mouvement

La disjonction initiale entre Héros et Objet peut prendre deux formes. Le Manque existe d’emblée : le héros n’a pas l’Objet. La Malfaisance crée le manque : un acte vient séparer le Héros de l’Objet, ou placer le Héros en état de victime.

Notion Définition opératoire Effet narratif
Manque L’Objet est absent dès le départ. La quête s’ouvre sans acte préalable de malfaisance.
Malfaisance sur l’Objet L’Antagoniste s’empare d’un Objet relevant du monde du Héros. Le Héros doit délivrer, reprendre ou reconquérir l’Objet.
Malfaisance sur le Héros Un Agresseur installe le Héros en position de victime. Le récit doit restaurer la valeur du Héros et rendre possible la conjonction finale.
Élimination du Manque ou de la Malfaisance Résolution qui clôt le mouvement. Mariage, retour, délivrance, reconnaissance, réparation, accès à l’Objet.

Le mouvement se reconnaît à cette orientation. Il part d’une disjonction et s’achève, sauf cas particuliers, par une conjonction ou une réparation. Cette dynamique distingue le conte merveilleux des récits en chaîne, où des cellules brèves peuvent se succéder sans produire la même clôture structurale.

Opposition externe et opposition interne

Le grand geste classificatoire de Tenèze repose sur la distinction entre deux types d’opposition. Dans l’opposition externe, le conflit met en relation Ce Monde et l’Autre Monde. Dans l’opposition interne, le conflit se joue à l’intérieur de Ce Monde : famille, société, rang, pauvreté, humiliation, rivalité, exclusion.

Type d’opposition Définition Forme de Manque ou de Malfaisance Exemples de scènes typiques
Opposition externe Le Héros humain se confronte à un Antagoniste ou à un Objet relevant de l’Autre Monde. Manque si l’Objet appartient d’emblée à l’Autre Monde ; Malfaisance sur l’Objet si l’Objet humain est capturé ou lié à l’Autre Monde. Ogre, diable, fée, géant, Corps sans âme, château étranger, monde souterrain, demeure interdite.
Opposition interne Le conflit se situe dans le monde humain. Manque si la disjonction est initiale ; Malfaisance sur le Héros si le récit commence par une persécution, une dégradation ou une exclusion. Marâtre, frères jaloux, fausse épouse, faux héros, pauvreté, humiliation domestique, rivalité sociale.
Structure mixte Un premier mouvement relève de l’opposition externe, puis un second mouvement installe une opposition interne. Le Héros revient avec l’Objet, puis rencontre une obstruction dans Ce Monde. Usurpation, trahison au retour, reconnaissance différée, fausse substitution, épreuves de preuve.
Les grandes familles de la classification raisonnée

La classification raisonnée inspirée de Tenèze peut se lire comme une arborescence. Elle part du type d’opposition, puis précise la forme de disjonction initiale, la nature de l’Objet, le nombre de mouvements et la modalité du couple-noyau.

1. Structures d’opposition externe

L’opposition met en relation le Héros humain et l’Autre Monde. Deux cas principaux apparaissent.

  • Opposition externe à Manque : l’Objet appartient d’emblée au monde de l’Antagoniste ou se confond avec lui. Le récit conduit le Héros vers l’Autre Monde ou vers son représentant.
  • Opposition externe avec Malfaisance sur l’Objet : un Objet humain est capturé, retenu ou affecté par l’Antagoniste de l’Autre Monde. Le récit devient délivrance, reconquête ou réparation.

Les modalités du couple-noyau permettent ensuite de distinguer les récits : duperie, lutte, interdiction violée, tâche imposée et accomplie.

2. Structures mixtes

Les structures mixtes combinent deux plans. Un premier mouvement relève de l’opposition externe : rencontre de l’Autre Monde, obtention ou délivrance de l’Objet. Un second mouvement se développe dans Ce Monde : trahison, usurpation, oubli, substitution, reconnaissance différée.

Cette famille est décisive pour comprendre les contes où l’exploit merveilleux ne suffit pas encore. Le Héros doit aussi être reconnu socialement ou familialement.

3. Structures d’opposition interne

L’action se déroule dans Ce Monde. Le conflit porte sur une disjonction sociale, familiale ou statutaire. Le Héros peut être abaissé, persécuté, méprisé, expulsé ou privé d’un Objet auquel il tend.

Les contes de fille persécutée, de cadet méprisé, de faux héros, de fausse épouse ou de reconnaissance finale trouvent ici un cadre d’analyse plus précis que dans un simple classement par motifs.

4. Analyses particulières et cas marginaux

Certains contes résistent à l’arborescence principale. Tenèze signale des exclusions, des marginalisations ou des traitements à part lorsque la structure en chaîne, le contenu animalier, le faible nombre de versions ou l’originalité du type rendent le classement moins probant.

Cette prudence importe. Une classification raisonnée doit permettre d’expliquer les cas bien organisés, puis d’indiquer clairement les zones de frottement.

Les couples de fonctions utiles au classement

Les couples de fonctions permettent de préciser la façon dont se joue l’opposition entre Héros et Antagoniste. Ils ne suffisent pas à eux seuls à classer les contes, car la même action apparente change de valeur selon sa place dans le mouvement et selon les actants impliqués.

Couple Formulation Lecture narrative Vigilance
Dct/Dcpn Duperie / tromperie réussie Le Héros l’emporte par ruse sur un être dangereux. La ruse doit porter l’avancement principal du mouvement.
L/V Lutte / victoire Le conflit se résout par combat, affrontement ou neutralisation directe. La lutte peut être physique, magique ou symbolique.
Int./Viol. Interdiction / violation Le franchissement d’un interdit produit le savoir, la délivrance ou la catastrophe surmontée. Distinguer interdiction préparatoire et interdiction qui constitue le noyau du mouvement.
T/A Tâche / accomplissement Le Héros réussit une tâche impossible grâce à un don, un auxiliaire ou une capacité déjà disponible. Identifier qui impose la tâche et qui l’accomplit réellement.
Exemples de lecture de quelques contes-types
Conte-type Entrée par la classification AT Lecture inspirée de Tenèze
T. 327 – Le Petit Poucet ou les enfants perdus dans la forêt Conte d’enfants confrontés à l’ogre. Opposition externe à Manque. Le groupe des enfants entre dans le domaine de l’ogre. La ruse permet l’échappée et le retour.
T. 313 – La fille du diable Conte d’épreuves impossibles et de fuite magique. Opposition externe à Manque selon la modalité de la tâche. L’Objet, la fille du diable, est lié à l’Antagoniste et devient aussi auxiliaire.
T. 311-312 – Barbe-Bleue et variantes apparentées Conte de chambre interdite et de menace mortelle. Opposition externe à interdiction. La violation dévoile l’être de l’Antagoniste et rend nécessaire le salut par ruse ou par tiers.
T. 302 – Le Corps sans âme Conte de princesse détenue par un être surnaturel. Opposition externe avec Malfaisance sur l’Objet. L’Objet humain est pris par l’Autre Monde et doit être délivré.
T. 425 – L’Époux animal Cycle de l’époux ou de l’épouse surnaturel·le. Opposition externe où l’Objet est un partenaire non humain à intégrer à une conjonction finale. Le récit travaille la distance entre animalité apparente et union humaine.
T. 480 – La bonne et la mauvaise fille Conte de deux sœurs ou demi-sœurs successivement mises à l’épreuve. Opposition externe redoublée. Deux mouvements parallèles opposent héroïne positive et héroïne négative, avec deux résultats inverses.
Cadre théorique pour une nouvelle classification raisonnée

Une classification raisonnée des contes merveilleux français peut conserver la classification AT/ATU comme index de repérage, puis ajouter une couche analytique fondée sur Tenèze. Cette seconde couche classe les contes selon leur organisation narrative, et non seulement selon leur titre traditionnel ou leurs motifs les plus visibles.

Le cadre peut être organisé en six niveaux.

Niveau Question posée Valeurs possibles
1. Repère typologique Quel conte-type est concerné ? AT/ATU, titre français, variantes principales.
2. Nombre de mouvements Le conte repose-t-il sur un seul mouvement ou sur une combinaison ? Structure simple, structure redoublée, structure mixte, structure à deux mouvements internes.
3. Type d’opposition Le conflit engage-t-il l’Autre Monde ou se joue-t-il dans Ce Monde ? Opposition externe, opposition interne, combinaison externe/interne.
4. Forme de disjonction initiale Comment le Héros est-il séparé de l’Objet ? Manque, Malfaisance sur l’Objet, Malfaisance sur le Héros, Emprise, Mandement.
5. Nature de l’Objet Que vise le mouvement ? O1 partenaire pour le mariage, O2 objet autre, savoir, pouvoir, trésor, délivrance, reconnaissance.
6. Modalité du noyau Par quel type d’action la résolution avance-t-elle ? Duperie, lutte, tâche impossible, interdiction, fuite, reconnaissance, transformation, preuve.

Ce cadre permet une consultation à plusieurs entrées : par conte-type, par structure, par Objet, par mode d’opposition, par épreuve, par figure de l’Autre Monde, par transformation statutaire. Il rend possible une lecture raisonnée sans abandonner les repères AT/ATU.

Apports pour une poétique des contes merveilleux

La méthode de Tenèze porte d’abord sur l’organisation narrative. Elle ouvre pourtant une voie vers la poétique du conte merveilleux. Les objets, lieux, êtres et matières prennent sens lorsqu’ils sont replacés dans la relation Héros – Antagoniste – Objet et dans le type d’opposition qui structure le mouvement.

  • Poétique des mondes : Ce Monde, Autre Monde, forêt, château, souterrain, montagne, demeure interdite.
  • Poétique des objets : Objet recherché, Objet détenu, Objet donné, Objet volé, Objet de reconnaissance.
  • Poétique des êtres : ogre, diable, fée, géant, époux animal, auxiliaire animal, faux héros.
  • Poétique des opérations impossibles : tâches irréalisables, transformations, fuite magique, victoire contre un être invulnérable.
  • Poétique du statut : héros abaissé, héros garanti, héros reconnu, héroïne persécutée, Objet délivré.

Le classement narratif devient alors une base pour décrire la puissance imaginaire des contes : passage entre mondes, transformation des statuts, conquête de l’Objet, réparation du manque, reconnaissance finale.

Ce que Tenèze apporte à l’étude actuelle des contes merveilleux
  • Une jonction entre catalogue et théorie : les contes-types restent des unités historiques, mais ils sont replacés dans une arborescence narrative.
  • Une lecture différenciée de Propp : l’unité du genre est conservée, la diversité des contes particuliers devient analysable.
  • Une grammaire du mouvement : Manque, Malfaisance, Objet, Antagoniste, Héros et résolution forment un système de lecture.
  • Une distinction décisive des mondes : l’opposition externe et l’opposition interne donnent un critère fort, plus rationnel que les familles thématiques ordinaires.
  • Un outil pour les variantes : les versions peuvent diverger dans les motifs tout en relevant d’une même organisation narrative.
  • Une base pour l’analyse poétique : les lieux, êtres et objets merveilleux gagnent en lisibilité lorsqu’on les rattache à leur fonction dans le mouvement.
Limites et précautions

La méthode de Tenèze est puissante, mais elle demande une lecture attentive. Plusieurs précautions s’imposent.

Point sensible Risque Précaution utile
Technicité Les notions d’actant, de mouvement ou d’opposition peuvent décourager une première lecture. Associer chaque notion à des exemples concrets de contes-types.
Variantes multiples Un même conte-type peut présenter des versions simples, mixtes ou développées. Classer le conte-type dominant, puis signaler les variantes structurelles.
Frontières de genre Certains récits merveilleux par leur contenu relèvent d’une composition en chaîne ou d’une logique animaliaire. Prévoir des catégories marginales ou des notes de classement.
Rapport à l’oralité Une analyse trop structurale peut oublier le conteur, la langue, la performance et la situation de collecte. Maintenir un lien entre classification, versions et contexte documentaire.
Usage exclusif de la structure Les motifs poétiques, symboliques et sociaux peuvent devenir secondaires. Ajouter des couches complémentaires : poétique, motifs, lieux, figures, collectes, conteur·euse·s.
Glossaire minimal
Terme Définition
Conte-type Unité comparative reconnue par la tradition du catalogage, rassemblant des versions apparentées.
Occurrence Version concrète d’un conte, recueillie ou publiée dans une source déterminée.
Mouvement Unité de composition qui part d’un Manque ou d’une Malfaisance et tend vers sa résolution.
Héros Actant qui porte la ligne de l’action et tend vers l’Objet.
Antagoniste Actant opposé au Héros dans le couple central de fonctions, souvent détenteur ou obstacle de l’Objet.
Objet Enjeu de l’action : partenaire de mariage, être délivré, trésor, savoir, pouvoir, reconnaissance.
Agresseur Actant qui produit une Malfaisance sur le Héros dans certaines oppositions internes.
Mandement Incitation ou envoi du Héros du côté de son propre monde.
Emprise Incitation, capture ou obligation émanant du plan de l’Antagoniste ou de l’Autre Monde.
Opposition externe Opposition entre Ce Monde et l’Autre Monde.
Opposition interne Opposition située dans Ce Monde, souvent familiale, sociale ou statutaire.
Synthèse courte pour lecteur non spécialiste

Marie-Louise Tenèze donne aux contes merveilleux français un cadre de lecture particulièrement rigoureux. Elle part du catalogue des contes-types, puis cherche à comprendre leur organisation narrative. Chaque conte-type est envisagé selon la façon dont il met en mouvement un Héros, un Antagoniste et un Objet.

Son idée forte est que le conte merveilleux se construit autour d’une disjonction à réparer : un manque, une malfaisance, une capture, une exclusion, une emprise. Le récit tend vers une conjonction finale : mariage, délivrance, retour, reconnaissance, réparation. La grande distinction porte ensuite sur le lieu du conflit : entre Ce Monde et l’Autre Monde, ou à l’intérieur de Ce Monde.

Cette méthode permet de dépasser une simple liste de motifs. Elle montre pourquoi des contes très différents peuvent relever d’une même organisation, et pourquoi des contes proches par leurs motifs peuvent appartenir à des structures distinctes.

Repères bibliographiques
  • Paul Delarue, Le Conte populaire français. Catalogue raisonné des versions de France et des pays de langue française d’outre-mer, tome I, Paris, Erasme, 1957.
  • Paul Delarue et Marie-Louise Tenèze, Le Conte populaire français, tome II, Paris, Maisonneuve et Larose, 1964.
  • Marie-Louise Tenèze, « Introduction à l’étude de la littérature orale : le conte », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 1969.
  • Marie-Louise Tenèze, « Du conte merveilleux comme genre », Arts et traditions populaires, 1970.
  • Marie-Louise Tenèze, Le Conte populaire français, tome III, Contes d’animaux, Paris, Maisonneuve et Larose, 1976.
  • Philippe Jacquin, « Le conte populaire en France : une interview de Marie-Louise Tenèze », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, 1982.
  • Marie-Louise Tenèze, Les Contes merveilleux français. Recherche de leurs organisations narratives, Paris, Maisonneuve et Larose, 2004.
  • Christian Abry, compte rendu de Les Contes merveilleux français. Recherche de leurs organisations narratives, Féeries, 2006.