Walter J. Ong
Oralité, écriture, mémoire et transmission des récits
Walter J. Ong est un penseur majeur des rapports entre parole, écriture, mémoire et culture. Son livre le plus connu, Orality and Literacy. The Technologizing of the Word, a profondément marqué les études sur l’oralité, la littérature orale, les médias et la manière dont les sociétés organisent leurs savoirs.
Pour la lecture des contes merveilleux, son apport est essentiel. Ong aide à comprendre ce qu’un conte doit à la parole vivante : mémoire, répétition, formules, rythme, présence de l’auditoire, adaptation à la situation. Il permet aussi de mieux mesurer ce qui change lorsqu’un récit oral est noté, imprimé, classé, traduit ou intégré dans un recueil.
1. Situer Walter J. Ong
Walter J. Ong est né à Kansas City le 30 novembre 1912. Il entre dans la Compagnie de Jésus en 1935, étudie à Saint Louis University, puis obtient un doctorat à Harvard. Il enseigne ensuite pendant plusieurs décennies à Saint Louis University, où il devient l’une des figures intellectuelles importantes des études sur la parole, l’écriture, la rhétorique et les médias.
Ses travaux portent sur les transformations culturelles produites par les techniques de communication : parole orale, écriture manuscrite, imprimé, radio, télévision et médias électroniques. Sa question centrale peut se formuler simplement : que devient la pensée humaine quand les mots passent de la voix à l’écriture, puis de l’écriture à l’imprimé et aux médias modernes ?
2. Pourquoi Ong intéresse l’étude des contes merveilleux
Les contes merveilleux ont longtemps circulé par la parole. Ils étaient racontés dans des veillées, des familles, des villages, des ateliers, des maisons paysannes, des auberges ou des lieux de travail. Le conte existait alors comme événement : une voix, un auditoire, une situation, une mémoire, un moment partagé.
Ong permet de mieux comprendre cette dimension. Le conte oral n’est pas seulement un texte avant le texte. C’est une performance. Il se construit avec des formules, des répétitions, des scènes mémorables, des contrastes forts, des personnages faciles à reconnaître, des épisodes qui s’enchaînent de manière claire.
Cette approche éclaire plusieurs aspects des contes merveilleux :
- la fréquence des formules d’ouverture et de clôture ;
- les répétitions en trois temps ;
- les personnages fortement typés : héros, ogre, fée, roi, cadet, marâtre, animal auxiliaire ;
- les objets faciles à mémoriser : clé, anneau, soulier, baguette, épée, pomme, peigne ;
- les scènes frappantes : interdiction, épreuve, fuite magique, reconnaissance, punition ;
- les variations d’une version à l’autre selon les conteur·se·s et les situations de narration.
3. Oralité primaire et culture de l’écrit
Ong distingue l’oralité primaire et les cultures marquées par l’écriture. L’oralité primaire désigne une culture qui ne connaît pas l’écriture comme outil ordinaire de conservation et d’organisation du savoir.
Dans une culture orale, les savoirs doivent être retenus, répétés et transmis par la parole. La mémoire occupe donc une place centrale. Les récits doivent être suffisamment solides pour être mémorisés, mais suffisamment souples pour être adaptés à chaque situation.
Pour les contes merveilleux, cette idée est décisive : un conte oral doit pouvoir vivre dans la mémoire. Il privilégie donc les scènes nettes, les oppositions fortes, les répétitions, les séries, les formules et les images frappantes.
4. La parole comme événement
Pour Ong, la parole orale existe dans le temps. Elle disparaît au moment même où elle est prononcée. Cette fragilité donne à la voix une force particulière : parler, c’est agir devant d’autres.
Le conte raconté oralement appartient à cette logique. Il dépend du rythme de la voix, des silences, des reprises, des réactions de l’auditoire. Un même conte peut être plus long ou plus court selon le public, le moment, l’âge des auditeur·rice·s, la compétence du conteur ou de la conteuse.
Le passage à l’écrit transforme cette situation. Le récit devient stable, consultable, transportable, comparable. Il perd cependant une partie de sa dimension immédiate : le ton, le geste, la relation avec l’auditoire, l’improvisation, les effets de présence.
5. Les traits de l’oralité selon Ong
Ong décrit plusieurs traits fréquents des cultures orales. Ils ne doivent pas être appliqués mécaniquement à tous les récits, mais ils donnent de bons outils pour comprendre la forme des contes.
| Trait de l’oralité | Explication | Éclairage pour les contes merveilleux |
|---|---|---|
| Additif | La parole orale enchaîne volontiers les éléments les uns après les autres. | Les épisodes du conte avancent souvent par succession claire : départ, rencontre, épreuve, aide, réussite. |
| Formulaire | Les expressions stables facilitent la mémoire et la transmission. | Formules d’ouverture, nombres récurrents, phrases répétées, demandes et réponses typiques. |
| Redondant | La répétition aide l’auditoire à suivre et le conteur à maintenir le fil. | Trois frères, trois nuits, trois épreuves, trois objets, deux échecs puis un succès. |
| Concret | La pensée orale s’appuie souvent sur des situations, des gestes et des images familières. | Le conte rend visibles les conflits par des scènes : forêt, maison, château, chambre interdite, table, chemin. |
| Participatif | La parole orale suppose une relation forte entre celui qui parle et ceux qui écoutent. | Le conte peut varier selon l’auditoire, la veillée, l’âge des enfants, la communauté ou le contexte social. |
| Situé | Le sens dépend souvent d’un contexte de vie concret. | Une version locale peut intégrer un paysage, un métier, une croyance, un accent ou une mémoire familiale. |
6. Mémoire, formules et répétitions
Dans une culture orale, retenir un récit long suppose des appuis. Les formules, les répétitions et les structures en série facilitent cette mémorisation. Le conte merveilleux utilise très souvent ces procédés.
La structure ternaire en donne l’exemple le plus visible. Trois frères partent successivement. Trois tâches sont imposées. Trois nuits se répètent. Trois objets sont donnés. Deux personnages échouent, le troisième réussit. Cette organisation aide à retenir le récit, mais elle crée aussi une attente poétique.
Ong permet de comprendre cette efficacité. La répétition n’est pas un défaut de style. Elle fait partie de la logique orale du récit. Elle soutient la mémoire, donne du rythme et permet à l’auditoire d’anticiper la suite.
7. Le conte oral et le conte imprimé
Un même conte ne produit pas le même effet selon qu’il est raconté ou lu. La version imprimée fixe un état du récit. Elle donne une forme stable, utile pour comparer, conserver et transmettre. Mais elle transforme aussi le conte en objet littéraire.
Cette transformation se voit dans les recueils de contes populaires. Le collecteur note une version entendue, la met en français écrit, supprime parfois des répétitions, corrige des tournures, réorganise des passages, traduit un dialecte ou adapte le texte à un lectorat.
Pour lire un conte collecté au XIXe siècle, il faut donc garder en tête plusieurs états du récit : la performance orale, la note du collecteur, la transcription, l’édition imprimée, puis la version numérisée.
8. Oralité résiduelle et contes collectés au XIXe siècle
La plupart des contes populaires collectés en France au XIXe siècle ne proviennent pas de sociétés entièrement étrangères à l’écriture. Les conteur·se·s vivent souvent dans des mondes où coexistent parole, imprimés religieux, almanachs, livrets de colportage, chansons imprimées, école, administration et presse locale.
La notion d’oralité résiduelle aide à comprendre cette situation mixte. Une culture peut être marquée par l’écrit tout en conservant des pratiques puissantes de narration orale.
Les contes merveilleux collectés à cette époque se situent souvent dans cet entre-deux : ils portent des formes anciennes de parole, mais ils peuvent aussi avoir été influencés par des livres, des images, des catéchismes, des livrets populaires ou des versions déjà imprimées.
9. L’oralité secondaire : radio, télévision, médias modernes
Ong appelle oralité secondaire les formes modernes de parole rendues possibles par les technologies de l’écrit et de l’électronique : téléphone, radio, télévision, enregistrements sonores, puis aujourd’hui podcasts, vidéos, livres audio et réseaux numériques.
Cette oralité moderne ressemble à l’oralité ancienne par certains aspects : elle recrée de la présence, une écoute collective, des formules, des effets de voix, une relation immédiate au public. Elle en diffère cependant fortement, car elle repose sur des techniques, des scripts, des supports écrits et des dispositifs de diffusion.
Pour les contes merveilleux, cette notion permet de comprendre les retours contemporains de la parole contée : spectacles de conte, podcasts, lectures enregistrées, vidéos de narration, livres audio, performances en médiathèque ou en classe. Le conte redevient voix, mais dans un environnement technique très différent de la veillée ancienne.
10. Lire les variantes avec Ong
Les variantes sont au cœur de la tradition orale. Un conte n’est pas répété comme une page imprimée. Il est repris, condensé, allongé, déplacé, adapté. Chaque conteur ou conteuse dispose d’un répertoire, d’une mémoire, d’un style, d’un public et d’une situation.
Ong aide à comprendre pourquoi les variantes ne sont pas de simples erreurs. Elles font partie de la vie orale du récit. Une scène peut être développée parce qu’elle plaît au public. Un passage peut être raccourci parce qu’il est connu. Un personnage peut changer parce qu’un autre motif s’est greffé au récit.
| Variation observée | Lecture possible à partir d’Ong |
|---|---|
| Une répétition disparaît dans une version imprimée. | Le collecteur ou l’éditeur a pu réduire ce qui paraissait redondant à l’écrit, mais utile à l’oral. |
| Un épisode est plus développé dans une version orale. | Le conteur a pu amplifier une scène forte pour retenir l’attention. |
| Une formule revient plusieurs fois. | Elle sert à la mémoire, au rythme et à la reconnaissance par l’auditoire. |
| Une version locale intègre un détail régional. | Le récit se rattache à un monde vécu, proche de l’auditoire. |
11. Ce que cette approche apporte à la lecture des contes merveilleux
L’approche d’Ong aide à lire les contes merveilleux comme des récits conçus pour être dits, entendus et mémorisés. Elle attire l’attention sur la voix, les formules, les répétitions, les contrastes et les scènes fortes.
Elle permet aussi de mieux comprendre le décalage entre le conte vivant et le conte imprimé. Une version publiée peut être précieuse, mais elle ne donne pas toujours accès à la performance qui l’a précédée. Les gestes, le ton, la durée, les réactions de l’auditoire et les ajustements du conteur disparaissent souvent.
Pour le lecteur, Ong apporte donc une vigilance utile : un conte merveilleux imprimé doit être lu comme la trace d’une parole. Derrière le texte, il faut imaginer une situation de transmission, une mémoire, une voix, un auditoire, une manière de tenir l’attention.
12. Limites et points de prudence
Les travaux d’Ong ont été très influents, mais leur usage demande de la prudence.
- Les cultures orales sont diverses. On ne peut pas appliquer un modèle unique à toutes les sociétés et à toutes les périodes.
- Les contes collectés sont souvent déjà mêlés d’écrit. Les livrets, les almanachs, l’école ou les récits imprimés ont pu influencer certaines versions.
- Le passage de l’oral à l’écrit n’est pas un simple progrès linéaire. Il transforme les pratiques, mais ne remplace pas entièrement la parole.
- La version imprimée n’est pas automatiquement inférieure. Elle permet la conservation, la comparaison et la transmission sur longue durée.
- Le collecteur intervient toujours. Sa langue, sa méthode, ses choix éditoriaux et ses attentes influencent la forme disponible aujourd’hui.
Ong donne un cadre très utile pour penser l’oralité, mais l’analyse d’un conte doit toujours revenir à la version précise, à sa source, à son collecteur, à son contexte et à son histoire éditoriale.
13. Place d’Ong parmi les théoriciens du conte
Walter Ong n’est pas un spécialiste du conte merveilleux au sens strict. Il ne propose ni classification des contes-types, ni morphologie du récit, ni index de motifs.
Sa place est toutefois importante dans une réflexion sur les contes. Il donne des outils pour comprendre le milieu premier de beaucoup de récits merveilleux : l’oralité. Il aide à penser la relation entre conteur·se, mémoire, auditoire, formule, performance et passage à l’écrit.
Dans une généalogie des études du conte, Ong peut être rapproché de plusieurs grandes questions :
- avec les collecteurs : comment une parole devient-elle document ?
- avec les folkloristes : comment comparer des versions issues d’une tradition orale ?
- avec Propp : comment les structures répétitives soutiennent-elles la mémoire du récit ?
- avec les études de performance : comment le conte agit-il devant un auditoire ?
- avec les humanités numériques : comment une ancienne parole orale devient-elle texte numérisé et corpus consultable ?
14. En résumé
Walter J. Ong permet de replacer le conte merveilleux dans son horizon oral. Un conte traditionnel n’est pas seulement une intrigue. C’est une parole organisée pour être retenue, transmise et adaptée.
Ses notions d’oralité primaire, d’oralité résiduelle et d’oralité secondaire aident à comprendre les différents états du conte : récit de veillée, texte collecté, conte imprimé, lecture publique, enregistrement audio ou vidéo contemporaine.
Pour la lecture des contes merveilleux, l’apport principal est net : les répétitions, les formules, les structures en trois temps, les images fortes et les personnages typés ne sont pas de simples ornements. Ils appartiennent à une poétique de la mémoire et de la parole partagée.
15. Sources et liens utiles
Sources principales
- Walter J. Ong, Orality and Literacy. The Technologizing of the Word, Londres/New York, Methuen, 1982 ; édition anniversaire, Routledge, 2013.
- Walter J. Ong, The Presence of the Word, New Haven, Yale University Press, 1967.
- Walter J. Ong, Ramus, Method, and the Decay of Dialogue, Cambridge, Harvard University Press, 1958.
- Walter J. Ong, Interfaces of the Word, Ithaca, Cornell University Press, 1977.
- Walter J. Ong, Rhetoric, Romance, and Technology, Ithaca, Cornell University Press, 1971.
Liens vérifiés
Note pour le lecteur : cette fiche présente Walter J. Ong à partir de son intérêt pour la lecture des contes merveilleux. Elle privilégie les notions utiles pour comprendre l’oralité du conte : mémoire, formule, répétition, performance, auditoire, passage à l’écrit et retour contemporain de la parole contée par les médias.