Paul Delarue

Conte populaire français – Catalogue raisonné – Tradition orale

Paul Delarue et le conte populaire français

Paul Delarue occupe une place fondatrice dans l’étude scientifique du conte populaire français. Son travail articule collecte, dépouillement de manuscrits, comparaison internationale, classement raisonné des contes-types et réflexion sur les traits propres des versions françaises. Il prépare directement le Catalogue raisonné du conte populaire français, que Marie-Louise Tenèze prolongera ensuite.

À retenir

  • Paul Delarue rassemble des matériaux dispersés : recueils imprimés, revues locales, manuscrits, enquêtes et traditions régionales.
  • Il prépare le premier grand catalogue scientifique des contes populaires français.
  • Il travaille par comparaison : versions françaises, versions étrangères, contes-types internationaux, motifs et variantes.
  • Il identifie plusieurs tendances du conte français : dramatisation humaine, sobriété du merveilleux, cohérence narrative, style simple et direct.
  • Son œuvre doit être lue avec une relative prudence : certaines formules sur le « caractère français » de certaines versions appartiennent au vocabulaire des années d’après guerre et doivent être contextualisées.

Trois axes de lecture

Collecter

Relever les versions avec fidélité, en indiquant lieu, date, circonstances, informateur·rice et forme locale du récit.

Classer

Identifier les contes-types, regrouper les versions françaises et construire un catalogue raisonné utilisable par d’autres chercheur·euse·s.

Comparer

Situer chaque conte français dans l’ensemble international des versions, sans confondre transmission orale, réécriture littéraire et emprunt livresque.

La grande idée : du matériau dispersé au catalogue raisonné

L’apport principal de Paul Delarue tient à une approche méthodique : transformer une masse de versions dispersées en un corpus classé, comparable et vérifiable. Le conte populaire français devient ainsi un objet scientifique, non une simple collection de récits pittoresques.

Étape du travail Fonction scientifique
Réunir les versions Rassembler textes publiés, manuscrits, collectes régionales et matériaux oubliés.
Identifier le conte-type Rattacher chaque version à une forme narrative reconnue dans les catalogues internationaux.
Comparer les variantes Distinguer ce qui relève du fonds commun, de l’adaptation locale, de la réécriture ou de la contamination.
Situer le conte français Comparer les versions françaises aux versions européennes et extra-européennes.
Préparer le travail futur Donner aux chercheur·euse·s un corpus ordonné pour des analyses historiques, formelles et poétiques.
1. Parcours et place de Paul Delarue

Paul Delarue naît le 20 avril 1889 à Saint-Didier, dans la Nièvre, dans une famille de petits paysans. Instituteur, puis directeur d’école, il exerce dans le Morvan, à Nevers, à Paris et à Ivry. Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, puis de nouveau en 1939, Paul Delarue appartient à cette génération d’instituteurs pour qui l’étude du peuple, de ses langues et de ses traditions relève à la fois de la culture, de l’école et de la recherche.

Dans la notice publiée par La Pensée en 1957, Charles Parain présente Paul Delarue comme le « véritable fondateur de l’étude scientifique du conte populaire français ». La formule doit être comprise dans le contexte de l’époque : Paul Delarue donne à un domaine longtemps dispersé une méthode, un corpus, un projet de catalogue et une équipe capable de poursuivre le chantier.

Point clé : Paul Delarue ne travaille pas seulement sur des contes déjà publiés. Il met en œuvre des documents manuscrits, dépouille des revues locales, exploite les collectes régionales et prépare une comparaison méthodique avec les corpus étrangers.
2. Collecter les contes : une exigence de fidélité

Les conseils attribués à Paul Delarue pour constituer de bons recueils de contes et légendes populaires mettent l’accent sur la fidélité documentaire. Il faut reproduire le conte dans la forme où il a été recueilli, y compris dans sa forme locale, sans le réécrire, sans l’embellir, sans le fondre avec des versions voisines.

La collecte doit indiquer clairement :

  • le lieu de collecte ;
  • la date ;
  • les circonstances de la narration ;
  • le nom de l’informateur ou de l’informatrice, sauf impossibilité ;
  • son âge, son genre, son état de naissance, sa résidence, sa condition sociale, son profil culturel, et les données disponibles sur son répertoire ;
  • le nom de l’enquêteur ou de l’enquêtrice.

Lorsque plusieurs versions ou variantes sont disponibles, Paul Delarue recommande de les citer intégralement ou de les présenter avec une version principale et un tableau comparatif des variantes. Cette pratique annonce directement les exigences modernes de traçabilité des versions.

Conséquence pratique : le conte recueilli n’est pas une matière à réécrire librement. Il doit être documenté comme une occurrence située : un texte, un lieu, une date, une personne, une situation de transmission.
3. Le catalogue raisonné du conte populaire français

Le projet majeur de Paul Delarue est le Catalogue raisonné du conte populaire français. Le catalogue vise à rassembler les versions françaises connues, à les classer selon les contes-types et à les comparer avec les répertoires internationaux.

Paul Delarue ne prétend pas construire une théorie complète du conte. Dans son étude sur les caractères propres du conte populaire français, il précise que son rôle est d’abord de rassembler des matériaux que d’autres utiliseront plus tard pour des constructions plus solides.

Cette position est importante :

  • le catalogue est un instrument de recherche ;
  • le conte-type est une unité de classement, non un cadre univoque;
  • les variantes ne sont pas des accidents secondaires ;
  • la comparaison internationale sert à repérer les spécificités et les circulations géographiques des contes ;
  • le classement prépare des analyses ultérieures : historiques, structurales, stylistiques, poétiques.

Le catalogue de Paul Delarue prend appui sur les classifications internationales, notamment Aarne-Thompson, mais il cherche aussi à faire apparaître le fonctionnement propre des versions françaises.

4. Paul Delarue et les contes merveilleux de Perrault

Paul Delarue consacre une étude importante aux Contes merveilleux de Perrault. Son point de départ est double : d’une part, comprendre les rapports entre les contes de Perrault et la tradition orale ; d’autre part, examiner la question littéraire de la mise en texte, de l’attribution et de la part éventuelle de Pierre Darmancour, fils de Charles Perrault.

Paul Delarue refuse les explications trop simples. Les contes de Perrault ne doivent pas être traités comme une pure invention littéraire ni comme une simple transcription de récits populaires. Ils doivent être comparés minutieusement avec les versions traditionnelles françaises et avec les versions étrangères.

Cette méthode produit des distinctions fines. Certains récits ne semblent pas appartenir à la tradition orale française ancienne dans la forme où Perrault les publie. D’autres relèvent clairement d’un fonds traditionnel déjà vivant en France ou en Europe, mais passé par une mise en forme littéraire.

Point méthodologique : Paul Delarue cherche à savoir ce qui vient de la tradition orale, ce qui relève de la tradition écrite, ce qui dépend de versions étrangères et ce qui appartient à la réécriture littéraire.
5. Les caractères propres du conte populaire français

Dans Les caractères propres du conte populaire français, Paul Delarue part d’un problème : les contes sont largement internationaux et souvent très anciens, mais les versions nationales ou régionales prennent des formes différentes selon les milieux, les langues, les croyances, les structures sociales, les métiers et les sensibilités collectives.

Paul Delarue prétend dégager plusieurs tendances du conte français :

Dramatisation humaine

Paul Delarue souligne une tendance à substituer aux ressorts surnaturels ou magiques un développement dramatique fondé sur des éléments humains. Le conte merveilleux français conserve le merveilleux, mais il tend souvent à le rendre plus raisonnable, plus psychologique, plus social ou plus dramatique.

Sobriété du merveilleux

Le merveilleux français est souvent moins spectaculaire que dans certains corpus étrangers. Il peut être allégé, rationalisé, déplacé vers des ressorts humains ou rendu compatible avec une logique interne du récit.

Adoucissement de la cruauté

Paul Delarue observe que les contes français peuvent contenir des actes cruels, mais qu’ils évitent souvent la description insistante du sang, du supplice ou des souffrances. La cruauté est mentionnée, non complaisamment détaillée.

Intégration narrative

Paul Delarue remarque une tendance à intégrer des épisodes isolés ou juxtaposés dans un récit plus cohérent. Marie-Louise Tenèze retiendra plus tard cette idée, tout en la nuançant.

Style simple et direct

Paul Delarue insiste sur un style populaire simple, direct, sans effusion lyrique, sans description développée, sans analyse psychologique explicite. Tout y passe par l’action, la parole et la progression du récit.

6. Rationalisation, merveilleux et logique interne

L’une des observations les plus fécondes de Paul Delarue concernerait le goût du rationnel dans le conte français. Selon lui, le conte français ne supprime pas le merveilleux, mais il tend à lui donner une forme plus logique, moins arbitraire, souvent plus humaine.

Cette idée sera reprise et discutée par Marie-Louise Tenèze. Elle note que Paul Delarue met en évidence une tendance à substituer aux ressorts magiques un développement dramatique fondé sur des éléments humains. Marie-Louise Tenèze prolonge ce constat, mais elle l’inscrit dans une réflexion plus large sur la structure du conte merveilleux et sur la logique d’anti-hasard.

La lecture de Paul Delarue reste donc très utile : elle attire l’attention sur une poétique française du merveilleux, plus sobre, plus intégrée, plus dramatique. Mais cette lecture ne doit pas être transformée en règle absolue applicable à toutes les régions ni à toutes les versions.

7. Le terrain nivernais : loups, meneurs de loups et traditions locales

L’article Le Loup et l’Âne dans le folklore nivernais montre un autre aspect du travail de Paul Delarue : l’attention aux traditions régionales et aux croyances locales. Paul Delarue y rassemble des données relatives aux loups dans le Nivernais : attaques, battues, peurs collectives, meneurs de loups, pactes diaboliques, peaux de loup et figures de loup-garou.

Ce type d’étude montre que Paul Delarue ne travaille pas seulement sur les grands contes merveilleux. Il s’intéresse aussi aux récits de croyance, aux motifs locaux, aux archives, aux manuscrits et aux traditions rapportées par les collecteurs régionaux, notamment Achille Millien.

Intérêt pour l’étude des contes : le terrain nivernais donne à Paul Delarue une familiarité concrète avec les versions locales, les répertoires régionaux et les formes de passage entre conte, légende, croyance et souvenir historique.
8. Héritage : du Catalogue de Paul Delarue au “Delarue-Tenèze”

Le travail de Paul Delarue se prolonge directement dans le Catalogue raisonné du conte populaire français. Le premier tome paraît après sa mort. Marie-Louise Tenèze collabore ensuite au deuxième tome, puis poursuit le chantier.

Dans son propre travail théorique, Marie-Louise Tenèze reconnaît que le système d’analyse mis en place par Paul Delarue pour le catalogue français allait déjà vers une analyse des motifs en fonction de la composition du conte. Paul Delarue ne disposait pas encore de l’appareil théorique que Marie-Louise Tenèze mobilisera plus tard avec Vladimir Propp, Max Lüthi, Eleazar Meletinski ou Algirdas-Julien Greimas ; mais son classement préparait ce type d’approche.

Le chantier du catalogue ne s’arrête pas avec Marie-Louise Tenèze. À la fin des années 1980, il est repris par Josiane Bru. Avec Marie-Louise Tenèze, elle publie en 2000 le volume consacré aux contes-nouvelles, c’est-à-dire les contes-types 850 à 999.

Josiane Bru donne ensuite au catalogue une nouvelle étape importante avec le Supplément au Catalogue de Paul Delarue et Marie-Louise Tenèze consacré aux contes merveilleux. Ce volume, établi par Josiane Bru, édité par Bénédicte Bonnemason et accompagné d’une postface de Nicole Belmont, paraît aux Presses universitaires du Midi en 2017. Il actualise et prolonge les deux premiers volumes consacrés aux contes merveilleux.

L’héritage doit donc être présenté comme une chaîne de travail : Paul Delarue fonde le corpus et la méthode ; Marie-Louise Tenèze poursuit le catalogue et approfondit l’analyse structurale ; Josiane Bru reprend le chantier, prolonge le catalogue, l’actualise et l’ouvre davantage aux questions de terrain, de pratiques contemporaines et de transmission.

9. Limites et points de vigilance

L’œuvre de Paul Delarue reste fondamentale, mais elle doit être lue avec plusieurs précautions.

  • Les formulations sur le « génie » ou le « caractère » national appartiennent au vocabulaire des années 1950.
  • Les caractères dégagés par Paul Delarue doivent être lus avec prudence, car ils reposent surtout sur un corpus français central. Les marges linguistiques – Bretagne celtique, provinces de l’Est germanique, Pays basque, Provence, Corse – peuvent faire apparaître d’autres équilibres narratifs et poétiques.
  • L’expérience nivernaise de Paul Delarue a pu orienter sa perception du conte français.
  • Le catalogue ne remplace pas l’étude de chaque version dans son contexte de collecte et de transmission.

Ces réserves ne diminuent pas l’importance du travail de Paul Delarue. Elles permettent au contraire d’utiliser ce travail de manière plus juste : comme une base documentaire exceptionnelle, à prolonger par l’analyse régionale, linguistique, structurale et poétique.

Glossaire synthétique

Les définitions ci-dessous sont proposées pour faciliter la lecture des travaux de Paul Delarue et leur articulation avec le chantier Delarue-Tenèze.

Catalogue raisonné

Classement méthodique des contes populaires par contes-types, avec indication des versions, variantes, sources et rapprochements internationaux.

Conte-type

Forme narrative traditionnelle reconnue à travers plusieurs versions. Le conte-type n’est pas un texte unique, mais une organisation de récit.

Version

Occurrence concrète d’un conte recueillie dans un lieu, auprès d’un informateur ou d’une informatrice, à une date ou dans un contexte donné.

Variante

Écart repérable entre plusieurs versions d’un même conte-type : épisode ajouté, supprimé, déplacé, transformé ou réinterprété.

Motif

Élément narratif plus petit qu’un conte-type : objet, personnage, situation, épreuve, action ou formule récurrente.

Motif-Index

Index international des motifs folkloriques, utile pour comparer les éléments récurrents entre contes, régions et traditions.

Type-Index

Catalogue international des contes-types, notamment celui d’Aarne-Thompson, utilisé pour rattacher une version locale à un type narratif reconnu.

Tradition orale

Transmission de récits par la parole, la mémoire, la performance, le répertoire familial ou communautaire.

Tradition écrite

Transmission par le livre, l’imprimé, le colportage ou la réécriture littéraire. Elle peut influencer la tradition orale sans s’y substituer complètement.

Dramatisation humaine

Tendance repérée par Paul Delarue à remplacer certains ressorts magiques par des ressorts humains, psychologiques, sociaux ou dramatiques.

Sobriété du merveilleux

Tendance du conte français, selon Paul Delarue, à alléger le fantastique spectaculaire et à rendre le merveilleux compatible avec une logique interne.

Structure ternaire

Organisation en trois essais, trois épreuves, trois objets, trois frères ou trois épisodes, souvent plus rigoureusement groupée dans les versions françaises selon Paul Delarue.

Sources et références bibliographiques

Textes de Paul Delarue

  • DELARUE, Paul, « Le Loup et l’Âne dans le folklore nivernais », Le Folklore vivant, t. 1, 1946, p. 100-104.
  • DELARUE, Paul, « Recueils de contes et de légendes », Le Mois d’Ethnographie française, n° 10, décembre 1947, p. 117-118. Texte repris ou résumé sous le titre « Pour constituer de bons recueils de contes et légendes populaires », Annales de Bourgogne, juillet 1950, p. 210-211.
  • DELARUE, Paul, « Les contes merveilleux de Perrault : faits et rapprochements nouveaux », Arts et traditions populaires, 2e année, n° 1, janvier-mars 1954, p. 1-22.
  • DELARUE, Paul, « Les contes merveilleux de Perrault : faits et rapprochements nouveaux (suite) », Arts et traditions populaires, 2e année, n° 3, juillet-septembre 1954, p. 251-274.
  • DELARUE, Paul, « Les caractères propres du conte populaire français », La Pensée, n° 72, mars-avril 1957, p. 39-62.
  • DELARUE, Paul, Le Conte populaire français. Catalogue raisonné des versions de France et des pays de langue française d’outre-mer, t. I, Paris, Érasme, 1957.
  • DELARUE, Paul, et TENÈZE, Marie-Louise, Le Conte populaire français. Catalogue raisonné des versions de France et des pays de langue française d’outre-mer, t. II, Paris, G.-P. Maisonneuve et Larose, 1964.

Sources critiques et complémentaires

  • PARAIN, Charles, « Paul Delarue », La Pensée, n° 72, mars-avril 1957, p. 39-40.
  • JACQUIN, Philippe, « Le conte populaire en France : une interview de Marie-Louise Tenèze », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, t. 89, n° 1, 1982, p. 107-113.
  • TENÈZE, Marie-Louise, « Du conte merveilleux comme genre », Arts et traditions populaires, 18e année, n° 1-3, janvier-septembre 1970, p. 11-65.

Conclusion

Paul Delarue donne au conte populaire français une base scientifique : collecte exigeante, classement par contes-types, confrontation des variantes, comparaison internationale et attention aux traditions régionales. Son œuvre transforme des matériaux dispersés en un corpus organisé.

Son apport théorique tient surtout à l’identification de tendances propres aux versions françaises : dramatisation humaine, sobriété du merveilleux, intégration narrative, goût d’une logique interne et style direct. Ces propositions doivent être contextualisées et discutées, mais elles restent décisives pour comprendre le passage du conte oral au catalogue raisonné, puis du catalogue à l’analyse structurale que Marie-Louise Tenèze développera ensuite.