Barthes

Roland Barthes

Analyse structurale du récit, fonctions narratives et intérêt pour l’étude des contes

Roland Barthes occupe une place centrale dans le moment structuraliste des années 1960. Son article « Introduction à l’analyse structurale des récits », publié dans Communications en 1966, ne constitue pas une étude spécialisée du conte merveilleux. Il fournit plutôt un cadre général pour décrire les récits comme des systèmes organisés : unités, niveaux, fonctions, actions, narration, codes de lecture.

Pour l’étude des contes, son intérêt tient à cette mise en ordre. Barthes aide à distinguer les épisodes indispensables, les expansions secondaires, les indices poétiques, les informations de décor, les rôles actantiels et les marques de narration. Sa réflexion éclaire les travaux de Propp, Greimas, Brémond, Todorov, Genette et Courtés, qui constituent une part importante de l’outillage théorique mobilisable pour lire les contes merveilleux.

Nom complet Roland Gérard Barthes.
Dates 1915-1980.
Domaine principal Critique littéraire, sémiologie, théorie du récit, analyse des signes culturels.
Institution École pratique des hautes études, puis Collège de France.
Texte central pour cette fiche « Introduction à l’analyse structurale des récits », 1966.
Notions utiles Fonctions, actions, narration, noyaux, catalyses, indices, informants, séquences.
Le récit comme fait universel

Barthes ouvre son article par un constat célèbre : les récits sont partout. Ils circulent dans la parole, l’écriture, l’image, le geste, le mythe, la légende, la fable, le conte, le roman, l’épopée, le théâtre, le cinéma, les comics, le fait divers et la conversation. Le conte n’est donc pas isolé. Il appartient à une immense famille de formes narratives.

Ce point donne un cadre utile au lecteur de contes merveilleux. Le conte peut être étudié comme genre spécifique, avec sa poétique propre, ses motifs merveilleux, ses types internationaux et ses collectes. Il relève aussi d’un problème plus général : comment un récit produit-il du sens ?

Constat de Barthes Effet pour l’étude des contes
Le récit existe dans toutes les sociétés. Le conte merveilleux appartient à une capacité humaine très générale de mise en récit.
Le récit change de support : oral, écrit, visuel, gestuel, mixte. Une version orale, une transcription, une adaptation littéraire ou un spectacle ne produisent pas le même objet.
Le récit traverse les genres. Le conte peut être comparé au mythe, à la légende, à la fable ou au roman, sans perdre sa spécificité.
Le récit demande un modèle commun de description. La comparaison des contes-types exige des unités et des niveaux d’analyse.
Le moment structuraliste de 1966

Le numéro 8 de Communications, consacré à l’analyse structurale du récit, rassemble un moment théorique important. Barthes y dialogue avec Propp, Lévi-Strauss, Greimas, Brémond, Todorov, Genette, Eco et d’autres auteurs engagés dans l’analyse des récits.

La question commune est simple dans son principe : devant l’infinité des récits, comment dégager des régularités sans réduire les œuvres à des résumés pauvres ? Barthes reprend la leçon de la linguistique structurale. Comme la langue possède des unités et des règles, le récit peut être décrit par des unités narratives et des niveaux d’intégration.

  • Propp : les fonctions du conte merveilleux russe.
  • Lévi-Strauss : les structures du mythe et les oppositions.
  • Greimas : les actants, le sujet, l’objet, l’adjuvant, l’opposant.
  • Brémond : les possibles narratifs et les séquences d’action.
  • Todorov : les catégories du récit littéraire.
  • Genette : les frontières du récit et la question du discours.

Barthes joue ici un rôle de carrefour. Il ne remplace pas Propp ou Brémond pour l’analyse des contes. Il situe leurs outils dans une théorie générale du récit.

Pourquoi chercher une « langue » du récit ?

Barthes propose de penser le récit sur le modèle de la langue. La comparaison est méthodologique. Un conte, un roman ou un film n’obéissent pas à la grammaire d’une phrase ordinaire, mais ils possèdent des unités, des règles de combinaison, des niveaux, des codes d’attente et des formes de clôture.

Cette hypothèse permet d’éviter deux impasses. La première consiste à voir dans chaque récit une création entièrement singulière, impossible à comparer. La seconde consiste à réduire tous les récits à quelques formules trop générales. Barthes cherche un niveau intermédiaire : une grammaire du récit suffisamment abstraite pour comparer, suffisamment articulée pour décrire.

Problème Réponse barthésienne Effet pour le conte merveilleux
Chaque conte semble différent. Repérer des unités et des fonctions communes. Comparer les versions sans les confondre.
Les récits sont trop nombreux. Construire un modèle de description. Éviter l’accumulation de résumés non comparables.
Le sens paraît linéaire. Distinguer plusieurs niveaux d’intégration. Lire un épisode selon sa place dans le conte entier.
Les trois niveaux : fonctions, actions, narration

Barthes distingue trois niveaux de description. Ces niveaux ne sont pas indépendants. Ils s’intègrent progressivement : une fonction prend sens dans une action, une action prend sens dans une narration.

Niveau 1 : Fonctions unités narratives élémentaires ce qui fait avancer, retarder, qualifier ou situer le récit Niveau 2 : Actions personnages comme participants ou actants sujet, objet, donateur, destinataire, adjuvant, opposant Niveau 3 : Narration code du récit, narrateur, lecteur, formule, situation de racontage

Cette hiérarchie est très utile pour les contes. Une scène comme « le héros reçoit un cheval merveilleux » peut être lue à plusieurs niveaux : fonction d’aide, intervention d’un donateur, acquisition d’une compétence, marque du merveilleux, moment de narration transmis par une formule.

Niveau Question à poser Exemple dans un conte merveilleux
Fonction Que fait cet épisode dans l’intrigue ? Le héros reçoit un objet magique qui permettra une épreuve.
Action Quel rôle occupe le personnage ? Le vieillard devient donateur, l’animal devient auxiliaire.
Narration Comment le récit se donne-t-il à entendre ? Formule d’ouverture, rythme ternaire, adresse au public, clôture.
Les fonctions : ce qui fait tenir le récit

Barthes reprend le terme de fonction dans le sillage des formalistes russes, de Propp et de Brémond. Une unité narrative n’est pas définie d’abord par sa taille ou par sa forme grammaticale. Elle est définie par son rôle dans le récit.

Un détail peut devenir fonctionnel s’il prépare, annonce ou explique un élément ultérieur. Une porte fermée, une clé, une chaussure, une parole interdite, un fruit, une bague ou un animal croisé en chemin peuvent prendre sens plus tard. Le récit travaille par germes, attentes et reprises.

Dans un conte merveilleux, rien n’est automatiquement décoratif. Un détail peut être une simple information, un indice poétique, une catalyse ou un noyau décisif. Le classement dépend de sa place dans le récit.

Noyaux, catalyses, indices, informants

Barthes propose une distinction très utile pour analyser les versions d’un même conte-type. Toutes les unités du récit n’ont pas la même pression narrative.

Unité Définition Exemple dans un conte merveilleux
Fonction cardinale ou noyau Moment qui ouvre ou ferme une alternative importante. La porte interdite est ouverte ; le héros accepte l’épreuve ; l’objet magique est utilisé.
Catalyse Expansion qui remplit l’espace entre deux noyaux sans changer la structure principale. Description du chemin, attente avant l’arrivée au château, préparatifs du bal.
Indice Élément qui renvoie à une atmosphère, une valeur, un caractère ou une signification diffuse. Cendre, haillons, éclat solaire, forêt sombre, sang sur la clé, silence imposé.
Informant Donnée qui situe ou identifie : lieu, âge, nom, rang, durée. Trois frères, sept ans, un roi, un château, une ville, un village.

Cette distinction permet de lire une version sans la traiter comme une simple liste d’épisodes. Le noyau engage le déroulement. La catalyse donne du tissu narratif. L’indice densifie la poétique. L’informant installe un cadre.

La séquence : petite unité logique du récit

Barthes reprend à Brémond la notion de séquence. Une séquence est une suite logique de noyaux. Elle s’ouvre lorsqu’une possibilité apparaît. Elle se ferme lorsqu’un résultat est atteint, refusé, manqué ou déplacé.

Séquence simple interdiction posée transgression possible transgression effective conséquence Séquence de quête manque départ aide épreuve obtention ou échec retour ou relance

Le conte merveilleux combine souvent plusieurs séquences : départ, rencontre de l’auxiliaire, obtention de l’objet magique, épreuve, trahison, reconnaissance. Certaines sont enchâssées dans d’autres. Une petite scène peut devenir le terme d’un mouvement plus vaste.

  • Une séquence peut être brève : donner une bague, recevoir un conseil, franchir une porte.
  • Une séquence peut être longue : quitter la maison, traverser l’Autre Monde, revenir transformé.
  • Une séquence peut être répétée : trois frères tentent la même épreuve, deux échouent, le troisième réussit.
  • Une séquence peut être suspendue : la reconnaissance du héros est retardée par un faux héros.
Les personnages comme participants

Barthes reprend une orientation commune à Propp, Greimas, Brémond et Todorov : le personnage doit être décrit par sa participation à une sphère d’action. Dans le conte merveilleux, le roi, la princesse, le cadet, la fée, l’ogre, le diable ou l’animal auxiliaire ne sont pas d’abord des individus psychologiques. Ils sont des agents ou participants.

Cette approche correspond très bien au conte. Les personnages y sont rarement développés comme dans le roman. Ils portent une fonction, une valeur, une position dans l’épreuve ou la quête.

Figure du conte Lecture par rôle narratif Lecture poétique possible
Cadet Sujet de quête, héros sous-estimé. Faiblesse initiale, élection cachée, retournement du rang.
Fée ou vieillard Donateur·rice ou épreuve qualifiante. Présence de l’Autre Monde, parole efficace, dette.
Animal secourable Auxiliaire. Lien entre humanité, nature et merveilleux.
Ogre, dragon, diable Opposant ou détenteur d’un objet de valeur. Autre Monde, dévoration, puissance d’emprise.
Faux héros Usurpateur de récompense. Obstacle à la reconnaissance publique.
Le niveau de la narration : narrateur, lecteur, codes de racontage

Le troisième niveau porte sur la narration elle-même. Un récit suppose une transmission : quelqu’un raconte, quelqu’un reçoit. Barthes distingue le narrateur, le lecteur ou l’auditeur, les signes qui orientent la réception et les codes qui signalent que l’on entre dans un récit.

Cette partie touche directement les littératures orales. Dans les traditions de contage, les formules d’ouverture, les formules de clôture, les adresses à l’auditoire, les répétitions et les rythmes ne sont pas de simples ornements. Ils font entrer le récit dans une situation de parole.

Code narratif Fonction Intérêt pour les contes
Formule d’ouverture Entrer dans le temps du récit. « Il était une fois » marque le passage hors du temps ordinaire.
Répétition Installer l’attente et la mémoire. Trois épreuves, trois frères, trois nuits, trois objets.
Adresse à l’auditoire Maintenir le lien entre conteur·euse et public. La performance orale garde une dimension relationnelle.
Formule de clôture Refermer l’espace du conte. Retour au monde commun après la fiction.
Distorsion, suspense, expansion et ellipse

Barthes montre que le récit joue avec l’ordre, l’attente et le remplissage. Une séquence peut être distendue. Une information peut être donnée tôt et recevoir son sens plus tard. Une attente peut être prolongée. Un épisode peut être résumé ou au contraire développé.

Les contes merveilleux utilisent ces opérations avec une grande économie. Une version très brève peut supprimer de nombreuses catalyses et garder les noyaux. Une version longue peut amplifier le voyage, les rencontres, les dialogues, les épreuves ou les descriptions d’objets merveilleux.

  • Distorsion : un signe apparaît tôt et ne trouve sa valeur que plus tard.
  • Suspense : une séquence reste ouverte, par exemple la reconnaissance du héros.
  • Expansion : le conteur développe une scène, un trajet, une épreuve.
  • Ellipse : une version passe rapidement sur un épisode attendu.

Cette distinction est utile dans la comparaison des versions : une version brève n’est pas forcément pauvre, une version longue n’est pas automatiquement plus complète. Elles travaillent différemment les mêmes noyaux.

Le récit comme ordre du sens

L’un des apports forts de Barthes concerne la critique de l’illusion réaliste. Le récit ne vaut pas seulement parce qu’il imiterait des actions réelles. Il organise des relations, des attentes, des risques, des réparations, des transformations. Ce qui importe dans une séquence, c’est la logique qui s’y expose.

Ce point éclaire les contes merveilleux. Un dragon, un objet magique ou une métamorphose n’ont pas à être vraisemblables au sens réaliste. Ils sont intelligibles par leur fonction dans le système du récit : menace, aide, épreuve, preuve, réparation, passage, reconnaissance.

Élément merveilleux Valeur narrative possible
Dragon Concentration de la menace, épreuve décisive, preuve de l’exploit.
Bague, baguette, lampe, épée Compétence obtenue, médiation magique, pouvoir de transformation.
Peau animale Dissimulation, protection, abaissement, retrait provisoire de l’identité.
Chaussure Indice d’identité, preuve, passage vers la reconnaissance.
Forêt Zone de marge, sortie du monde domestique, exposition au danger ou à l’aide.
Ce que Barthes apporte à l’étude des contes merveilleux
  • Un cadre général : le conte merveilleux est replacé dans la grande famille des récits.
  • Une méthode par niveaux : fonctions, actions, narration permettent de ne pas mélanger épisodes, rôles et mode de transmission.
  • Une distinction fine des unités : noyaux, catalyses, indices et informants aident à comparer les versions.
  • Une attention aux séquences : les petites unités logiques montrent comment le récit avance, se suspend et se ferme.
  • Une lecture non psychologique des personnages : les figures du conte sont d’abord des participants à l’action.
  • Une place donnée à la narration : le récit oral suppose des codes, une situation, un public et des formules.
  • Une critique du réalisme : le merveilleux vaut par la logique du sens, pas par l’imitation du réel.
Limites pour l’étude des contes

Barthes donne une théorie générale du récit. Cette amplitude rend son texte précieux, mais elle limite aussi son usage pour les contes merveilleux.

Limite Conséquence Complément utile
Pas d’analyse spécialisée des contes-types. Le classement AT/ATU et Delarue-Tenèze reste extérieur à son modèle. Aarne-Thompson-Uther, Delarue, Tenèze.
Faible attention aux collectes. Conteur·euse, lieu, dialecte et contexte social ne sont pas au centre de l’article. Van Gennep, Belmont, Hopkin, études de terrain.
Poétique du merveilleux peu développée. Objets magiques, Autre Monde, matières, seuils et êtres merveilleux demandent une autre lecture. Lüthi, Belmont, Courtés, Meletinsky.
Abstraction structurale forte. Risque de réduire la version concrète à un schéma. Revenir toujours aux scènes, aux variantes et aux images du conte.
Barthes face aux autres théoricien·ne·s du récit et du conte
Auteur·rice ou courant Point d’appui Place de Barthes
Propp Fonctions du conte merveilleux russe. Barthes généralise la question des fonctions à l’ensemble des récits.
Brémond Logique des possibles et séquences d’action. Barthes reprend la séquence comme unité logique du récit.
Greimas Actants, sujet, objet, adjuvant, opposant. Barthes situe les personnages au niveau des actions, comme participants.
Todorov Histoire, discours, catégories narratives. Barthes partage l’idée d’une description structurale du récit à plusieurs niveaux.
Genette Discours du récit, frontières, narration. Barthes prépare un cadre dans lequel la narration devient un niveau propre.
Tenèze Organisation narrative des contes merveilleux français. Les outils de Barthes peuvent aider à clarifier fonctions, mouvements et niveaux.
Belmont Oralité, poétique, versions lacunaires, images latentes. Belmont complète Barthes par une attention plus forte à la voix, aux images et à la mémoire orale.
Courtés Sémiotique narrative et figurative du conte populaire. Courtés applique plus directement l’héritage structural et greimassien aux contes merveilleux français.
Lire un conte merveilleux avec Barthes
  1. Identifier les noyaux : épisodes qui ouvrent ou ferment une alternative décisive.
  2. Repérer les catalyses : scènes d’attente, de déplacement, de préparation, d’amplification.
  3. Relever les indices : matières, couleurs, objets, atmosphères, signes de statut ou de danger.
  4. Distinguer les informants : noms, lieux, durées, nombres, rangs, données de cadre.
  5. Regrouper les unités en séquences : départ, don, épreuve, fuite, reconnaissance, mariage, sanction.
  6. Décrire les personnages comme participants : sujet, auxiliaire, opposant, donateur, faux héros.
  7. Observer la narration : formules, répétitions, adresse à l’auditoire, marques de clôture.
  8. Revenir à la version concrète : le schéma doit éclairer le texte, non effacer les images et les écarts.
Synthèse courte pour lecteur non spécialiste

Roland Barthes ne propose pas une théorie propre du conte merveilleux. Son article de 1966 donne une grammaire générale du récit. Il montre que les récits peuvent être décrits par niveaux : les fonctions, les actions et la narration.

Cette grille aide à lire les contes. Un épisode peut être un noyau indispensable, une expansion secondaire, un indice poétique ou une simple information. Un personnage peut être compris par son rôle dans l’action plutôt que par une psychologie détaillée. Une formule d’ouverture ou de clôture appartient au code de la narration.

L’apport de Barthes est donc méthodologique. Il donne des outils pour organiser l’analyse, distinguer les niveaux et comprendre pourquoi les contes populaires, très simples en apparence, reposent sur une architecture narrative précise.

Repères bibliographiques et ressources

Textes de Roland Barthes utiles pour le contexte

  • Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953.
  • Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957.
  • Roland Barthes, « Introduction à l’analyse structurale des récits », Communications, n° 8, 1966, p. 1-27.
  • Roland Barthes, S/Z, Paris, Seuil, 1970.
  • Roland Barthes, Le Plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973.

Ressources en ligne vérifiées