Claude Brémond
Logique des possibles narratifs, rôles en action et typologie des récits
Claude Brémond appartient à la génération des théoriciens du récit qui, dans les années 1960 et 1970, ont repris l’héritage de Propp pour l’élargir. Son apport principal consiste à remplacer l’idée d’une suite fixe de fonctions par une logique des possibles narratifs. Un récit ne progresse pas seulement par enchaînement obligatoire : il ouvre une possibilité, l’actualise ou la suspend, puis en tire un résultat.
Pour l’étude des contes merveilleux, Brémond offre un outil de lecture très utile lorsque les versions bifurquent, ajoutent des péripéties, inversent les positions, introduisent un arbitre, un faux bénéficiaire, une récompense différée ou une punition éthique. Son modèle aide à distinguer la charpente principale du récit et les expansions qui l’enrichissent sans en modifier le profil profond.
Une théorie du récit issue de Propp, mais assouplie
Brémond part de Propp, mais il refuse de traiter le récit comme une chaîne strictement obligatoire. Propp avait montré que le conte merveilleux russe pouvait être décrit par un ensemble limité de fonctions disposées selon un ordre régulier. Brémond conserve l’idée de fonction, mais il l’inscrit dans une logique plus générale de l’action.
Dans « La logique des possibles narratifs », l’unité minimale devient une séquence à trois temps :
Cette structure change profondément la lecture. Chaque étape du récit ouvre une alternative. Le narrateur peut réaliser la possibilité ou la retenir, conduire vers le succès ou vers l’échec, confirmer une attente ou la déjouer. Le conte devient un réseau orienté de virtualités, de bifurcations et de résultats.
| Point de départ chez Propp | Déplacement chez Brémond | Intérêt pour les contes |
|---|---|---|
| Suite relativement stable de fonctions. | Carte des possibilités logiques du récit. | Comprendre les variantes qui choisissent une issue différente. |
| Fonction définie par sa place dans le conte merveilleux. | Fonction définie comme étape d’un processus d’action. | Analyser d’autres genres narratifs, pas seulement le conte merveilleux russe. |
| Rôles proppiens : héros, méchant, donateur, auxiliaire, faux héros. | Rôles en action, agents et patients, prestations et contre-prestations. | Mieux lire les récits où plusieurs personnages ont des trajectoires croisées. |
La finalité première : construire une logique générale de l’action racontée
Brémond ne cherche pas seulement à commenter les contes. Sa finalité première est plus ambitieuse : établir une logique générale des actions racontées. Le récit devient un agencement de processus, de rôles, de décisions, d’échecs, de réussites, de menaces et de réparations.
Cette logique peut s’appliquer à des contes, à des exempla, à des récits littéraires, à des récits de presse, à des films ou à des anecdotes. Le conte fournit un laboratoire privilégié parce que ses actions sont souvent nettes : aider, trahir, sauver, punir, récompenser, partir, revenir, affronter, reconnaître.
- Un récit ouvre des possibles : un personnage peut agir, être aidé, être trompé, être puni, être sauvé.
- Un récit actualise certains possibles : une aide est acceptée, une ruse réussit, une promesse est trahie, une menace se concrétise.
- Un récit clôt provisoirement ces possibles : amélioration, dégradation, réparation, sanction, récompense.
- Un récit peut relancer l’action : un état d’équilibre peut être perturbé par un nouveau mouvement.
La logique de Brémond aide donc à lire les contes comme des systèmes de choix narratifs. Elle met en évidence ce que le récit aurait pu faire, et ce qu’il choisit effectivement de faire.
Amélioration et dégradation : la dynamique minimale du récit
Dans l’analyse de Brémond, un personnage peut connaître une amélioration ou une dégradation. Cette opposition simple permet de suivre le destin d’un héros, d’un adversaire, d’une victime ou d’un tiers arbitre.
| Mouvement | Définition | Exemple dans un conte merveilleux |
|---|---|---|
| Amélioration | Passage d’un état moins satisfaisant à un état plus satisfaisant. | L’héroïne quitte la cendre pour la parure lumineuse ; le héros obtient l’objet magique ; la princesse est délivrée. |
| Dégradation | Passage d’un état satisfaisant à un état moins satisfaisant. | L’enfant est abandonné dans la forêt ; le héros est trahi par ses frères ; l’épouse merveilleuse est perdue. |
| Nouvelle perturbation | Un équilibre acquis est remis en cause. | Après la victoire contre le dragon, un faux héros revendique l’exploit. |
| Résolution | Un état final stabilise le mouvement. | Reconnaissance, mariage, punition du faux héros, retour au royaume. |
Cette grille reste volontairement abstraite. Elle permet de comparer des récits très différents. Elle demande ensuite une interprétation plus fine : une amélioration matérielle peut être moralement ambiguë, une dégradation apparente peut préparer une reconnaissance, une récompense peut cacher une nouvelle menace.
Prestations, contre-prestations et jugement éthique
Le texte joint, « Morphologie d’un conte africain », montre le cœur de la méthode. Brémond y examine le thème de l’animal ingrat et du sage arbitre. Une lecture limitée aux phases d’amélioration et de dégradation donne un premier profil. Elle reste insuffisante, car elle manque la question centrale : qui mérite quoi ?
Brémond réintroduit alors une dimension éthique : mérite, récompense, démérite, châtiment. Dans le conte de référence, un loup tombé dans un trou reçoit l’aide d’un bœuf. Une fois sauvé, le loup veut dévorer son bienfaiteur. Un éléphant arbitre le différend en faisant redescendre le loup dans le trou, puis laisse le bœuf s’enfuir.
| Personnage | Action | Valeur éthique | Résultat |
|---|---|---|---|
| Prédateur ingrat | Demande secours, puis menace son sauveur. | Démérite, ingratitude, agression injustifiée. | Retour au danger initial, châtiment. |
| Sauveteur imprudent | Aide l’animal dangereux. | Mérite par bonté, faute par imprudence. | Menace de mort, puis salut. |
| Sage arbitre | Reconstitue la scène pour juger. | Mérite de justice et d’intelligence. | Sauve le bienfaiteur et punit l’ingrat. |
Cette lecture est très utile pour les contes merveilleux. De nombreux récits ne racontent pas seulement une quête. Ils mettent en jeu des dettes, des serments, des dons, des trahisons, des sanctions et des réparations. Brémond aide à rendre visible cette économie morale.
Une mise à l’épreuve sur un récit littéraire : Brémond face à Greimas
L’article de Harold F. Mosher, consacré à Greimas, Brémond et au Miller’s Tale de Chaucer, ne porte pas directement sur le conte merveilleux. Son intérêt est d’un autre ordre : il met les deux modèles à l’épreuve d’un récit médiéval bref, fortement structuré, et montre ce que le modèle de Brémond rend plus lisible que celui de Greimas.
Greimas permet d’identifier des positions actantielles et des isotopies : séduction, dissimulation, rétribution, justice ou injustice. Le modèle devient cependant vite statique lorsque les personnages changent de position au fil de l’action. Brémond permet de suivre plus finement ces déplacements. Un personnage peut être séducteur, puis victime ; un autre peut être victime, puis agent de vengeance ; une figure d’abord passive peut apprendre, agir, tromper et modifier l’équilibre du récit.
| Point observé par Mosher | Apport pour comprendre Brémond | Transposition possible aux contes merveilleux |
|---|---|---|
| Le modèle de Greimas spatialise fortement les rôles. | Il donne une carte des positions, mais fige parfois les acteurs dans une case. | Utile pour nommer sujet, objet, opposant ou adjuvant, mais insuffisant pour suivre les renversements. |
| Le modèle de Brémond conserve une dynamique temporelle. | Il suit les possibles ouverts, actualisés ou déjoués. | Très utile pour les épreuves successives, les fuites, les trahisons, les reconnaissances différées. |
| Les personnages changent de rôle pendant le récit. | La logique des possibles décrit ces passages sans les réduire à une identité fixe. | Un faux héros peut passer de prétendant à coupable ; une victime peut devenir auxiliaire ; un donateur peut devenir juge. |
| Les symétries et les ruptures de symétrie deviennent interprétables. | La structure répétitive révèle aussi les écarts significatifs. | Les doubles parcours, les trois épreuves, les bonnes et mauvaises filles, les cadets et aînés peuvent être mieux différenciés. |
| Les isotopies dominantes apparaissent par le déroulement même de l’action. | Les lignes de sens se dégagent des séquences, et pas seulement d’un schéma préalable. | Quête, emprise, réparation, dette, reconnaissance, sanction ou délivrance peuvent guider la lecture d’un conte-type. |
Cette lecture confirme l’une des forces de Brémond : son modèle ne sert pas seulement à résumer une intrigue. Il rend visibles les permutations de rôle, les sanctions retardées, les parcours concurrents et les asymétries qui modifient le sens d’un récit.
Pour les contes merveilleux, l’usage doit rester mesuré. Le modèle de Brémond éclaire la logique des actions et des sanctions. Il doit être complété par l’étude des versions, des motifs merveilleux, des objets, des lieux, des matières et des contextes de collecte.
Le rôle de Denise Paulme : profils typologiques du conte
Dans « Morphologie d’un conte africain », Brémond discute la typologie de Denise Paulme. Celle-ci propose de décrire les contes par alternance de mouvements ascendants et descendants. Brémond reconnaît la force de cette proposition, mais il montre qu’elle doit être hiérarchisée et complétée.
| Type chez Denise Paulme | Profil général | Lecture rapide |
|---|---|---|
| Type I : ascendant | Manque – amélioration – manque comblé. | Le héros part d’un état déficitaire et arrive à une situation meilleure. |
| Type II : descendant | Situation normale – détérioration – manque. | Le récit mène d’un état stable vers une perte. |
| Type III : cyclique | Retour final à l’état initial. | Le personnage traverse des hauts et des bas, puis revient au point de départ. |
| Type IV : en spirale | Alternance de phases, avec changement de niveau final. | Le personnage arrive à l’opposé ou à un autre palier de son point de départ. |
| Type V : en miroir | Deux personnages affrontent successivement la même épreuve. | L’un réussit, l’autre échoue. |
| Type VI : en sablier | Deux personnages échangent leurs positions. | L’amélioration de l’un correspond à la dégradation de l’autre. |
| Type VII : complexe | Combinaison de plusieurs types ou rhapsodie narrative. | Le conte rassemble plusieurs profils enchaînés ou enchâssés. |
L’intervention de Brémond consiste à préserver cette typologie, tout en la rendant plus fine. Le profil typologique ne doit pas être construit en additionnant mécaniquement toutes les inflexions de l’action. Il doit dégager les grandes masses de l’intrigue, puis replacer les péripéties secondaires à un niveau inférieur.
Lecture verticale : du tout vers les détails
Un point méthodologique est décisif. Brémond critique la lecture horizontale qui suivrait toutes les micro-améliorations et micro-dégradations du début à la fin. Une telle méthode ferait varier le classement au moindre épisode ajouté ou supprimé.
Il propose une lecture verticale. On commence par l’organisation globale du conte, puis on descend vers les segments, les expansions et les péripéties. Les épisodes secondaires ne sont pas supprimés. Ils sont assignés à leur niveau exact.
Cette méthode est précieuse pour comparer les variantes d’un conte-type. Une version brève et une version développée ne doivent pas être classées dans deux profils différents si elles partagent la même articulation principale.
Récit minimal, formes déviantes, péripéties et prolongations
L’analyse de l’animal ingrat permet à Brémond de distinguer plusieurs états d’un même thème. Cette distinction peut servir de modèle pour les contes merveilleux lorsqu’un conte-type se présente sous des versions brèves, amplifiées, déplacées ou réinterprétées.
1. Le récit minimal
Le récit minimal contient les articulations indispensables : l’animal dangereux est en difficulté, un sauveteur l’aide, l’animal veut le dévorer, un sage arbitre rétablit la situation et punit l’ingrat. Ce noyau suffit à reconnaître le conte.
2. Les formes déviantes
Certaines versions suppriment l’intervention salvatrice. L’animal ingrat triomphe, la victime meurt. La structure change, et la philosophie du conte change avec elle : l’ordre des choses l’emporte sans recours.
3. Les péripéties insérées
Dans plusieurs versions, des passants sont appelés comme arbitres avant l’arrivée du sage arbitre final. La terre, l’arbre, la vieille femme ou l’animal domestique accusent l’homme d’ingratitude. Dramatiquement, ces épisodes retardent le dénouement. Éthiquement, ils élargissent l’accusation : l’homme n’est plus seulement imprudent, il représente l’humanité ingrate envers le monde.
4. Les prolongations
Certains récits ajoutent une suite. Le sauveteur sauvé se montre à son tour ingrat envers le sage arbitre. Le conte passe alors d’une leçon prudente à une philosophie plus amère : l’homme, même averti, reproduit l’ingratitude qu’il vient de subir.
Le conte-type comme intersection d’une forme et d’un contenu
La conclusion de « Morphologie d’un conte africain » touche directement la notion de conte-type. Brémond propose de ne pas définir le conte-type seulement par son contenu thématique, ni seulement par son profil formel. Un conte-type apparaît à l’intersection des deux.
Cette formulation est très féconde. Deux récits peuvent partager le même thème sans avoir le même profil. À l’inverse, deux récits peuvent partager un profil formel sans mettre en scène les mêmes motifs. Le conte-type exige donc une double reconnaissance.
| Cas | Conséquence |
|---|---|
| Même motif, profil différent. | Le même fonds thématique produit plusieurs philosophies narratives ou plusieurs genres d’issue. |
| Même profil, motif différent. | Des récits distincts partagent une organisation dramatique comparable. |
| Même motif et même profil. | Le conte-type devient reconnaissable dans sa stabilité principale. |
| Ajouts secondaires. | Ils enrichissent la version sans forcément changer le type. |
Motif, micro-récit et macro-motif
Brémond rapproche le motif et le conte-type. Le motif n’est pas seulement un élément descriptif. Il possède déjà une petite organisation narrative. Il peut être compris comme un micro-récit : un état, une tension, une action, un résultat.
Cette idée rejoint les préoccupations de Meletinsky autour d’un index sémiotique des motifs et des sujets. Elle permet d’imaginer un passage entre le Motif-Index de Thompson et les catalogues de contes-types. Le motif de base peut exister seul, entrer dans une séquence plus vaste, devenir épisode, puis se combiner avec d’autres motifs.
| Niveau | Définition | Exemple de lecture |
|---|---|---|
| Motif élémentaire | Contenu bref, déjà porteur d’une relation narrative. | Animal sauvé puis ingrat ; objet donné puis utilisé ; interdit formulé puis violé. |
| Micro-récit | Motif doté d’une petite dynamique interne. | Secourir un être dangereux conduit à une menace pour le bienfaiteur. |
| Macro-motif | Assemblage plus rigide de motifs devenant épisode ou intrigue complète. | Secours, ingratitude, procès, arbitres successifs, ruse de l’arbitre. |
| Conte-type | Intersection stabilisée d’un contenu thématique et d’un profil narratif. | Animal ingrat et sage arbitre ; conte de fiancée substituée ; conte de faux héros reconnu. |
Indexer le texte ou indexer l’intrigue : l’apport de l’article de 2005
Dans « Le texte du récit ou la narrativité du texte. Que veut-on indexer ? », Brémond revient sur une question directement liée à sa théorie du récit : lorsqu’on indexe un récit, que cherche-t-on exactement à classer ? Le support matériel ? Les mots du texte ? Les significations portées par ces mots ? Ou bien l’intrigue, c’est-à-dire la couche proprement narrative du texte ?
Cette distinction complète utilement la fiche. Brémond y rappelle qu’un texte narratif ne se réduit pas à sa narrativité. Un conte, une fable, un exemplum ou un roman peuvent contenir des descriptions, des moralités, des effets humoristiques, des notations lyriques, des détails de style ou des informations historiques. L’intrigue constitue seulement le cœur narratif du texte, mais c’est précisément ce cœur que l’on peut indexer avec le plus de rigueur.
| Ce que l’on indexe | Nature de l’indexation | Intérêt et limite |
|---|---|---|
| Le support matériel | Manuscrit, imprimé, auteur, date, lieu, format, source. | Indispensable pour l’histoire documentaire, mais extérieur à la narrativité. |
| Le signifiant | Mots, formes lexicales, morphologie, syntaxe. | Utile pour la langue du texte, mais insuffisant pour saisir l’action racontée. |
| Les mots-clés | Sélection de notions jugées importantes dans le texte. | Accès simple et large, mais classement souvent empirique et dépendant des attentes du chercheur. |
| L’intrigue | Événements élémentaires, actions, passions, motivations, résultats. | Indexation plus exigeante, mais mieux adaptée à l’étude du récit comme récit. |
Brémond ne condamne pas les mots-clés. Il précise leur finalité. Lorsqu’on cherche des informations historiques, sociales ou ethnologiques dans un ensemble de textes, les mots-clés peuvent être efficaces. Lorsqu’on veut étudier le récit comme forme narrative, ils ne suffisent plus. Il faut indexer les événements, les rôles, les tensions, les épreuves, les mérites, les démérites, les récompenses et les châtiments.
Cette réflexion renforce le lien entre Brémond et l’étude des contes merveilleux : une classification utile ne doit pas seulement relever des personnages ou des objets, mais aussi les opérations narratives qui les organisent.
Intrigue, passions, actions et motivations
L’article de 2005 formule de manière très claire l’ambition de Brémond. En généralisant l’intuition de Propp, il cherche à dégager les catégories de l’expérience humaine mobilisées dans tout récit : passions, actions, motivations. Ces catégories sont peu nombreuses dans leur principe, mais elles se combinent de multiples façons.
| Catégorie | Exemples donnés ou impliqués par Brémond | Usage dans les contes merveilleux |
|---|---|---|
| Passions | Plaisir, souffrance, peur, désir, privation, espérance. | Princesse menacée, enfant abandonné, héros humilié, cadet méprisé, roi malade. |
| Actions | Protection, tromperie, agression, secours, épreuve, réparation. | Sauver, trahir, aider, combattre, ruser, reconnaître, punir. |
| Motivations | Obligation, interdiction, promesse, dette, mérite, démérite. | Mission imposée, interdit violé, pacte avec l’Autre Monde, récompense promise, dette envers un mort ou un animal. |
| Résultats | Amélioration, protection, dégradation, frustration, récompense, châtiment. | Délivrance, mariage, guérison, retour, reconnaissance, punition du faux héros. |
Cette grille prolonge directement Logique du récit. Elle donne au lecteur une manière concrète de lire les contes. Devant un épisode, il devient possible de demander : quelle passion est en jeu ? quelle action est accomplie ? quelle motivation déclenche l’action ? quel résultat clôt provisoirement la séquence ?
Indexer le merveilleux dans l’intrigue
L’article de 2005 apporte une précision méthodologique utile : le merveilleux ne doit pas être indexé seulement comme décor, personnage ou objet. Une baguette, une pomme d’or, un dragon ou une montagne de verre doivent aussi être replacés dans l’action racontée : aide, obstacle, objet de quête, preuve, menace, récompense ou sanction.
| Élément merveilleux | Repérage par mot-clé | Lecture narrative inspirée de Brémond |
|---|---|---|
| Dragon | Monstre, animal fabuleux, adversaire. | Malfaisance, menace, épreuve, combat, victoire, preuve, reconnaissance. |
| Objet magique | Bague, baguette, épée, lampe, talisman. | Obtention d’un moyen, compétence acquise, secours, réparation, sanction. |
| Interdit | Porte interdite, chambre interdite, parole interdite. | Possibilité ouverte, transgression, dégradation, révélation ou relance de l’action. |
| Faux héros | Imposteur, rival, traître. | Récompense usurpée, non-récompense provisoire du vrai héros, épreuve de reconnaissance, châtiment. |
| Animal secourable | Auxiliaire animal, animal parlant. | Service rendu, dette, contre-prestation, aide décisive, amélioration du héros. |
Cette distinction évite une indexation trop superficielle. Le mot-clé facilite l’accès au texte ; l’analyse narrative précise la fonction de l’élément dans la séquence.
Ce que Brémond apporte à la lecture des contes merveilleux
Brémond donne aux contes merveilleux une lecture par processus. Il aide à suivre les possibles ouverts par le récit, les issues retenues, les bifurcations entre versions et les sanctions qui stabilisent provisoirement l’action.
- Bifurcations : une interdiction peut être respectée ou violée ; un don peut être utilisé ou gaspillé ; une épreuve peut réussir ou échouer.
- Variantes : une version peut sauver le héros, une autre le perdre, une autre déplacer le salut sur un tiers.
- Hiérarchie narrative : une suite d’épreuves, d’arbitres ou de détours peut développer le récit sans changer son profil principal.
- Sanctions : récompense, non-récompense, châtiment, pardon, reconnaissance différée.
- Conte-type : le type peut être lu comme croisement entre un contenu reconnaissable et un profil dramatique.
La question décisive devient : quelle possibilité le récit ouvre-t-il à ce moment précis, et quelle issue choisit-il de lui donner ?
Exemples d’application à quelques familles de contes merveilleux
| Famille de contes | Lecture avec Propp | Lecture avec Brémond |
|---|---|---|
| Tueur de dragon | Manque ou méfait, départ, combat, victoire, reconnaissance. | La victoire ouvre une possibilité de récompense ; le faux héros produit une non-récompense provisoire ; les preuves rétablissent la sanction juste. |
| Cendrillon | Persécution, aide surnaturelle, bal, reconnaissance, mariage. | Chaque apparition ouvre une amélioration fragile, limitée par le délai ; la chaussure transforme une chance privée en reconnaissance publique. |
| La fille du diable | Tâches impossibles, aide de l’héroïne, fuite magique, retour. | Chaque tâche ouvre un possible échec ; l’auxiliaire actualise la réussite ; la fuite transforme l’aide en alliance durable. |
| La bonne et la mauvaise fille | Double parcours en miroir, récompense de l’une, punition de l’autre. | Le même possible narratif est proposé deux fois ; la réaction de chacune entraîne deux résultats éthiquement opposés. |
| Contes de faux héros | Prétentions mensongères, tâche difficile, reconnaissance. | Le récit suspend la récompense méritée, teste les preuves, puis transforme le mérite caché en sanction publique. |
Brémond face à Propp, Greimas, Paulme, Tenèze et Meletinsky
| Auteur·rice | Point d’appui | Place de Brémond |
|---|---|---|
| Propp | Fonctions du conte merveilleux et ordre morphologique. | Brémond conserve la fonction, mais l’inscrit dans une logique ouverte des possibles. |
| Greimas | Actants, quête, objet de valeur, destinateur, adjuvant, opposant. | Brémond analyse plutôt les processus, les bifurcations et les sanctions qui affectent les rôles. |
| Denise Paulme | Typologie des contes africains par profils d’amélioration et de dégradation. | Brémond reprend et affine cette typologie en y ajoutant la hiérarchie des niveaux et la dimension éthique. |
| Marie-Louise Tenèze | Conte-type, mouvement, Objet, Manque, Malfaisance, opposition externe/interne. | Brémond aide à penser les mouvements, les sanctions et la relation entre motif, forme et conte-type. |
| Meletinsky | Motif comme micro-sujet, index sémiotique des motifs et des sujets. | Brémond prépare une articulation proche entre motif élémentaire, micro-récit, macro-motif et conte-type. |
Limites et précautions
La force de Brémond tient à l’abstraction logique. Cette abstraction a aussi ses limites. Elle décrit bien l’action, les possibles et les sanctions. Elle dit moins sur la texture poétique du merveilleux.
| Limite | Risque | Précaution de lecture |
|---|---|---|
| Abstraction forte | Réduire un objet magique, une forêt, une fée ou un dragon à une simple étape logique. | Ajouter une analyse poétique des lieux, matières, êtres et images merveilleux. |
| Complexité des diagrammes | Rendre la lecture difficile pour des récits très longs ou très ramifiés. | Limiter le schéma aux articulations indispensables, puis traiter les expansions séparément. |
| Faible attention à l’histoire des motifs | Perdre les questions de diffusion, d’origine, de collectes et de versions régionales. | Articuler Brémond avec les catalogues, les collectes et les travaux de comparaison historique. |
| Faible attention à la performance | Oublier le conteur ou la conteuse, la langue, le public, le contexte de transmission. | Compléter l’analyse logique par les données de collecte. |
| Éthique parfois dominante | Surinterpréter tous les mouvements comme mérite, faute, récompense ou châtiment. | Vérifier que la version étudiée construit réellement une évaluation morale. |
Procédure de lecture inspirée de Brémond
Cette procédure transforme les principes précédents en gestes de lecture. Elle sert surtout à ordonner l’analyse avant d’entrer dans le détail des motifs, des images merveilleuses et des variantes.
- Délimiter le mouvement principal : manque, méfait, départ, quête, réparation, reconnaissance.
- Identifier les personnages concernés : héros, victime, adversaire, donateur, auxiliaire, faux héros, tiers arbitre.
- Repérer les possibles ouverts : réussite, échec, aide, refus, trahison, récompense, punition.
- Observer les actualisations : quel possible est réalisé, lequel est écarté, lequel reste suspendu.
- Classer les résultats : amélioration, dégradation, non-récompense, sanction juste ou injuste.
- Hiérarchiser : distinguer profil principal, expansions, péripéties secondaires et détails de version.
Cette méthode complète bien Propp. Propp donne l’ordre général des fonctions. Brémond permet de suivre les bifurcations, les écarts, les sanctions et les variantes.
Synthèse courte pour lecteur non spécialiste
Claude Brémond est un théoricien du récit. Il reprend la voie ouverte par Propp, mais il refuse de voir le récit comme une simple suite fixe de fonctions. Pour lui, chaque moment du récit ouvre une possibilité : l’action peut se réaliser ou non, réussir ou échouer, améliorer ou dégrader la situation d’un personnage.
Son analyse de l’animal ingrat et du sage arbitre montre la précision de cette méthode. Le conte ne raconte pas seulement une amélioration et une dégradation. Il met aussi en jeu une économie morale : service rendu, ingratitude, mérite, récompense, faute, punition. Les épisodes supplémentaires peuvent retarder le dénouement ou modifier la portée philosophique du récit.
Pour l’étude des contes merveilleux, Brémond aide à comparer les versions, à distinguer les grandes articulations des péripéties secondaires, et à comprendre le conte-type comme rencontre entre un motif reconnaissable et un profil dramatique. Son approche doit être complétée par une poétique du merveilleux, attentive aux objets, aux lieux, aux êtres et aux matières du récit.
Repères bibliographiques et ressources
Textes de Claude Brémond
- Claude Brémond, « Le message narratif », Communications, n° 4, 1964.
- Claude Brémond, « La logique des possibles narratifs », Communications, n° 8, 1966, p. 60-76.
- Claude Brémond, Logique du récit, Paris, Seuil, 1973.
- Claude Brémond, « Morphologie d’un conte africain », Cahiers d’Études africaines, vol. 19, cahier 73/76, 1979, p. 485-499.
- Claude Brémond, Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt, L’Exemplum, Turnhout, Brepols, 1982.
- Claude Brémond, Jacques Berlioz et Catherine Velay-Vallantin, Formes médiévales du conte merveilleux, Paris, Stock, 1989.
- Harold F. Mosher Jr., « Greimas, Bremond, and the Miller’s Tale », Style, vol. 31, n° 3, 1997, p. 480-499.
Ressources en ligne vérifiées
- BnF Data : Claude Brémond
- EHESS / CRAL : Claude Brémond (1929-2021)
- Persée : « La logique des possibles narratifs »
- Persée : compte rendu de Logique du récit par Bernard Cerquiglini
- Persée : autorité Claude Brémond
- JSTOR : « Morphologie d’un conte africain »
- OpenEdition : « Le texte du récit ou la narrativité du texte »