Jack Goody

Jack Goody

Oralité, écriture, raison graphique et transformation des récits

Jack Goody occupe une place essentielle dans les études consacrées aux rapports entre parole, écriture, mémoire, classement et organisation des savoirs. Son œuvre aide à comprendre ce qui change lorsqu’un récit oral entre dans l’écrit, puis dans une collection, un catalogue, une table, une typologie ou une édition consultable.

Pour l’étude des contes merveilleux, son intérêt est très concret. Un conte collecté, transcrit, résumé, numéroté, classé par conte-type, comparé à d’autres versions, inscrit dans un tableau ou associé à des mots-clés ne circule plus exactement comme dans la performance orale. L’écrit stabilise, découpe, compare, conserve et rend consultable. Il permet des rapprochements impossibles dans la seule situation de parole. Il peut aussi durcir des frontières, isoler des motifs, figer des variantes ou donner l’impression trompeuse d’une forme définitive.

Lire les contes avec Goody revient donc à observer les effets intellectuels de la mise en écrit : listes de motifs, index, classifications Aarne-Thompson-Uther, catalogues régionaux, résumés normalisés, bibliographies, tableaux de versions et corpus numériques. Ces outils ne sont pas de simples supports neutres. Ils transforment la manière de voir les récits.

Nom complet John Rankine Goody, dit Jack Goody
Dates 1919-2015
Origine Grande-Bretagne : naissance à Londres ; carrière universitaire à Cambridge.
Domaines Anthropologie sociale, sociologie comparée, histoire de l’écriture, oralité, littératie, famille, transmission culturelle.
Notions principales Oralité, écriture, littératie, raison graphique, liste, tableau, classification, conservation, comparaison.
Textes utiles pour les contes Literacy in Traditional Societies (1968), The Domestication of the Savage Mind (1977), The Logic of Writing and the Organization of Society (1986), The Interface Between the Written and the Oral (1987), Myth, Ritual and the Oral (2010).
Pourquoi Jack Goody est utile pour lire les contes merveilleux

Jack Goody n’est pas un spécialiste du conte merveilleux au sens strict. Son apport concerne plutôt les conditions matérielles et intellectuelles de la transmission. Il analyse les effets de l’écriture sur la mémoire, la classification, la comparaison, la conservation et l’organisation sociale des savoirs.

Cette perspective devient très utile dès que l’on travaille sur des contes collectés. La plupart des contes que nous lisons aujourd’hui ont déjà traversé plusieurs opérations : écoute, transcription, traduction, normalisation orthographique, édition, résumé, attribution d’un titre, classement par type, indexation bibliographique, numérisation.

  • La parole donne au conte une présence située : voix, geste, rythme, relation avec l’auditoire.
  • L’écriture conserve le récit et le rend disponible hors de sa situation première.
  • La liste rapproche des versions qui n’ont jamais été racontées ensemble.
  • Le tableau permet de comparer motifs, lieux, personnages, objets et séquences.
  • Le catalogue produit une vue d’ensemble du corpus, mais impose aussi des découpages.

Goody aide ainsi à penser un paradoxe central : les contes merveilleux sont issus de traditions orales, mais leur étude savante repose largement sur des instruments de l’écrit.

Repères biographiques

John Rankine Goody, dit Jack Goody, naît le 27 juillet 1919 à Londres et meurt le 16 juillet 2015 à Cambridge. Anthropologue britannique, il mène des recherches de terrain en Afrique de l’Ouest, notamment au Ghana, et devient l’une des grandes figures de l’anthropologie sociale du second XXe siècle.

Professeur à l’université de Cambridge, associé au St John’s College, il développe une œuvre très vaste, à la croisée de l’anthropologie, de l’histoire, de la sociologie comparée, des études sur la famille, de l’histoire de l’écriture et de la transmission culturelle.

Sa réflexion sur l’écriture s’inscrit dans un débat plus large sur les rapports entre sociétés orales et sociétés lettrées. Goody refuse les oppositions simplistes entre pensée « primitive » et pensée « moderne ». Il s’intéresse aux effets concrets des techniques graphiques : noter, lister, classer, archiver, calculer, comparer, relire.

Oralité et écriture : une interface, non une coupure simple

L’un des apports majeurs de Goody est d’avoir étudié la relation entre parole et écriture comme une interface complexe. La parole reste première dans l’interaction humaine. L’écriture ajoute d’autres possibilités : conservation à distance, relecture, organisation spatiale du texte, comparaison visuelle, découpage analytique.

Dans le cas des contes, cette interface se voit à chaque étape de la collecte. Le récit oral est entendu une fois, ou plusieurs fois, puis transformé en texte. La voix devient phrase écrite. Les pauses deviennent ponctuation. Les gestes disparaissent ou passent en notes. Les répétitions peuvent être conservées, réduites ou corrigées. Les formules peuvent être traduites, normalisées ou omises.

Dans la performance orale Dans la mise en écrit
Le conte se déploie dans une situation d’écoute. Le conte devient consultable hors de sa situation première.
Le rythme, la voix et le geste guident la compréhension. La ponctuation, les paragraphes et les titres organisent la lecture.
La variation fait partie de la transmission. Une version se trouve stabilisée sous forme de texte.
L’auditoire intervient par présence, réactions, attentes. Le lecteur découvre un récit séparé de son moment d’énonciation.
La mémoire travaille par formules, séquences, reprises. La comparaison travaille par listes, index, tableaux et citations.
La « raison graphique » : listes, tableaux, classements

La formule « raison graphique », associée à la réception française de Goody, désigne la puissance cognitive des formes écrites et graphiques. L’écriture ne sert pas seulement à conserver des paroles. Elle permet de les disposer autrement : en listes, colonnes, tableaux, schémas, index, fichiers, répertoires.

Cette idée concerne directement l’étude des contes merveilleux. Le passage d’une collection de récits à un catalogue raisonné transforme la manière de lire. Le lecteur ne suit plus seulement une histoire. Il peut comparer des structures, repérer des variantes, isoler un motif, suivre une diffusion, classer des versions, vérifier des proximités et des écarts.

Forme graphique Effet sur l’étude des contes
Liste Énumérer des versions, des motifs, des personnages, des objets, des lieux.
Tableau Comparer plusieurs versions selon des critères identiques.
Index Retrouver un conte, un motif ou une référence sans relire tout le corpus.
Catalogue Regrouper les versions sous des conte-types, organiser le corpus et ses variantes.
Corpus numérique Croiser titres, types, motifs, lieux, collecteurs, sources et liens pour circuler autrement entre les récits.

L’intérêt de Goody tient ici à une question de méthode : une classification n’est jamais une simple photographie du corpus. Elle produit une façon de voir le corpus.

Ce que l’écrit fait aux invariants du merveilleux

Les invariants du merveilleux — interdits, répétitions, épreuves, lieux de passage, objets magiques, descentes, ascensions, retours, reconnaissances — deviennent plus visibles lorsqu’ils sont mis en série. Cette visibilité est en grande partie un effet de l’écrit.

Dans une veillée, un conte est d’abord une histoire singulière. Dans un catalogue, il devient une version parmi d’autres. Dans un tableau comparatif, il devient un assemblage de traits observables. Dans un corpus numérique, il peut être relié à des dizaines d’autres récits par un mot-clé, un numéro, un motif ou un lieu.

Invariant Ce que la mise en écrit permet de voir
Interdit Comparer les formes de l’interdiction : porte, chambre, parole, délai, objet, regard.
Répétition Repérer les séries ternaires, les reprises de formule, les épreuves graduées.
Autre Monde Classer les lieux de passage : forêt, puits, grotte, montagne, ciel, château, eau.
Descente / ascension Observer les trajectoires verticales et leurs effets narratifs.
Objet-preuve Suivre les formes de reconnaissance : anneau, soulier, marque, chant, cheveu, enfant.

Goody aide donc à comprendre pourquoi une étude des invariants suppose presque toujours une opération graphique préalable : découper, nommer, aligner, classer, comparer.

Le conte-type comme outil graphique

Le conte-type n’est pas une réalité que l’on entend directement dans une performance orale. C’est un outil de classement construit à partir de versions. Il rassemble des récits apparentés sous une désignation commune, par exemple ATU 510A, ATU 451 ou ATU 313.

Cette construction est extrêmement utile. Elle permet de retrouver des parentés narratives, de situer une version régionale dans un ensemble plus vaste, de comparer les variantes et de distinguer des structures voisines. Elle a aussi ses limites : une version concrète peut mêler plusieurs types, déplacer des épisodes, développer un motif secondaire ou résister au classement.

L’approche de Goody invite à regarder le conte-type comme un instrument de travail issu de la culture écrite : numéro, titre, résumé, renvoi bibliographique, regroupement, classement hiérarchique. Il rend le corpus intelligible à grande échelle, mais il ne remplace pas la lecture attentive de chaque version.

Mythe, rite, oralité et variation

Goody s’est aussi intéressé aux rapports entre mythe, rite et oralité. Ses travaux sur les traditions orales africaines soulignent la variation, la créativité et les problèmes de méthode posés par l’analyse de récits transmis oralement.

Cette attention à la variation est importante pour les contes merveilleux. Une version orale n’est pas simplement une copie plus ou moins fidèle d’un modèle. Elle résulte d’une situation, d’une mémoire, d’un répertoire, d’une langue, d’un auditoire, d’un moment de transmission. Le même conte-type peut produire des récits très différents selon les contextes.

Goody rejoint ici, par un autre chemin, des auteurs comme Ruth Finnegan, Geneviève Calame-Griaule, Dell Hymes, Richard Bauman ou Dan Ben-Amos : la tradition orale se comprend mieux lorsque l’on prend au sérieux la situation de parole et les conditions concrètes de transmission.

Effets de la collecte, de la traduction et de l’édition

La collecte d’un conte transforme déjà le conte. Le collecteur choisit ce qu’il note, comment il l’écrit, quelle langue il retient, quelle traduction il propose, quelle ponctuation il impose, quelle présentation il donne au récit.

  • La transcription transforme une performance en texte.
  • La traduction déplace les formules, les jeux de mots, les niveaux de langue et les noms propres.
  • Le titre oriente la lecture en isolant un personnage, un objet ou un épisode.
  • Le résumé réduit le récit à ses grandes articulations narratives.
  • Le classement rapproche une version d’autres récits au prix d’un certain lissage.
  • L’édition peut corriger, moraliser, littérariser ou simplifier le texte.

L’approche de Goody ne conduit pas à rejeter ces opérations. Elle invite à les rendre visibles. Un conte collecté est à la fois un récit traditionnel et un document produit par des médiations successives.

Ce que Goody apporte à la lecture des contes merveilleux

Goody aide à comprendre ce que le lecteur reçoit lorsqu’il consulte des contes déjà collectés, transcrits, classés et rapprochés. Un recueil, un catalogue ou un corpus numérique propose une organisation graphique et intellectuelle : types, titres, versions, résumés, collecteurs, lieux, sources, liens, mots-clés, filtres.

Cette organisation rend possible une lecture transversale des invariants du merveilleux. Elle permet de passer d’un conte à l’autre, d’un motif à l’autre, d’une version à l’autre. Elle rend visibles des régularités que l’écoute isolée d’un récit ne ferait pas apparaître avec la même netteté.

La vigilance inspirée par Goody consiste à ne pas oublier le prix de cette visibilité. Le tableau clarifie mais simplifie. Le mot-clé rapproche mais sélectionne. Le conte-type ordonne mais laisse parfois de côté les zones de contamination, d’hybridation ou d’invention locale.

Dialogue avec d’autres approches théoriques
Auteur ou approche Dialogue possible avec Goody
Walter J. Ong Oralité primaire, mémoire formulaire, effets culturels de l’écriture.
Marcel Jousse Corps, geste, rythme et mémorisation dans les traditions orales.
Paul Zumthor Voix, présence, performance et transformation du texte oral en trace écrite.
Dell Hymes Ethnopoétique, transcription, lignes, pauses et restitution de l’oralité.
Richard Bauman Art verbal comme performance située, écart entre événement oral et texte collecté.
Antti Aarne, Stith Thompson, Hans-Jörg Uther Classement des contes par types, indexation internationale, puissance et limites de la numérotation.
Paul Delarue et Marie-Louise Tenèze Catalogue raisonné des versions françaises, articulation entre corpus oral, sources imprimées et lecture comparée.
Limites et points de prudence

L’œuvre de Goody a été discutée, notamment lorsque ses analyses semblent donner une place très forte aux effets de l’écriture dans la transformation des modes de pensée. Pour l’étude des contes, son apport doit être utilisé avec précaution.

  • Ne pas opposer frontalement oral et écrit : des collectes peuvent combiner parole enregistrée, manuscrit, imprimé et réécriture.
  • Ne pas confondre texte et performance : une version écrite conserve le récit, mais elle ne conserve pas toute la situation d’énonciation.
  • Ne pas oublier la créativité orale : l’absence d’écriture ne signifie pas absence de forme, de mémoire ou d’analyse.
  • Ne pas sacraliser le classement : le numéro de conte-type est un outil, non l’essence du récit.
  • Garder les variantes visibles : la comparaison doit rapprocher les récits sans gommer leurs singularités.
En résumé

Jack Goody aide à comprendre ce qui arrive aux contes lorsque la parole devient écriture, puis archive, catalogue, tableau, index ou corpus numérique. Son œuvre attire l’attention sur les opérations graphiques qui rendent les récits comparables : lister, classer, découper, numéroter, résumer, rapprocher.

Pour l’étude des contes merveilleux, cet apport est décisif. Les invariants du merveilleux apparaissent souvent grâce à ces opérations : interdits, répétitions, objets, lieux, directions, seuils, reconnaissances. Le lecteur les repère parce que le corpus a été organisé de manière à les rendre visibles.

La leçon méthodologique est simple : utiliser pleinement les outils de l’écrit, tout en gardant conscience de ce qu’ils transforment. Le conte merveilleux appartient à une tradition de parole, mais son étude moderne passe par des formes graphiques qui orientent fortement la lecture.

Repères bibliographiques et liens vérifiés

Œuvres et textes principaux

  • Jack Goody, éd., Literacy in Traditional Societies, Cambridge University Press, 1968.
  • Jack Goody, The Domestication of the Savage Mind, Cambridge University Press, 1977 ; trad. fr. La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage.
  • Jack Goody, The Logic of Writing and the Organization of Society, Cambridge University Press, 1986.
  • Jack Goody, The Interface Between the Written and the Oral, Cambridge University Press, 1987.
  • Jack Goody, The Power of the Written Tradition, Smithsonian Institution Press, 2000 ; trad. fr. Pouvoirs et savoirs de l’écrit.
  • Jack Goody, Myth, Ritual and the Oral, Cambridge University Press, 2010.

Liens de référence