Dell Hymes
Ethnographie de la communication, compétence communicative et ethnopoétique des récits oraux
Dell Hymes est un linguiste, anthropologue, sociolinguiste et folkloriste américain. Son œuvre a joué un rôle majeur dans la naissance de l’ethnographie de la parole, devenue ensuite ethnographie de la communication. Il a profondément transformé la manière d’étudier les récits oraux, les genres de parole, les usages sociaux du langage et les formes poétiques propres aux traditions orales.
Dell Hymes n’est pas un spécialiste du conte merveilleux au sens strict. Mais son approche permet de replacer chaque récit dans une situation de parole, une communauté, des règles d’usage, un genre reconnu et une forme poétique propre.
Pour lire les contes merveilleux, Dell Hymes est précieux parce qu’il aide à regarder ce que l’écriture tend souvent à effacer : la situation de narration, les rôles du conteur et de l’auditoire, le rythme de la parole, les formules, les séquences, les pauses, les lignes narratives, les chants, les répétitions et les manières locales de raconter.
1. Situer Dell Hymes
Dell Hymes fait partie des fondateurs de l’anthropologie linguistique et de la sociolinguistique contemporaines. Il a contribué à déplacer l’étude du langage d’une approche centrée sur la grammaire vers une approche attentive aux usages sociaux de la parole.
Son idée centrale : pour comprendre une parole, il ne suffit pas de connaître la langue. Il faut savoir qui parle, à qui, dans quelle situation, avec quelle intention, selon quelles règles, dans quel genre de discours et avec quels effets attendus.
Cette perspective concerne directement les contes merveilleux. Un conte n’est pas seulement une suite de motifs transmis. Il est aussi une parole située : quelqu’un raconte, quelqu’un écoute, une forme de récit est reconnue, une manière de dire est attendue, une performance est évaluée.
2. Pourquoi lire Dell Hymes pour mieux comprendre les contes merveilleux ?
Dell Hymes aide à lire les contes merveilleux comme des formes de communication. Le conte possède une intrigue, des personnages et des motifs, mais il prend sens dans une situation de parole. Cette situation oriente la manière dont le récit est raconté, reçu et compris.
Un conte raconté en famille, en veillée, devant un collecteur, sur une scène contemporaine, à l’école ou dans une langue minoritaire ne produit pas exactement le même événement. Le texte peut conserver la même trame, mais le cadre de parole modifie la valeur de la narration.
Dell Hymes permet aussi de penser la forme poétique des récits oraux. Les répétitions, les parallélismes, les découpages en lignes, les pauses, les chants et les séquences ne sont pas de simples ornements. Ils organisent la mémoire, le rythme et l’effet du conte.
Lire un conte avec Dell Hymes, c’est se demander comment une communauté organise la parole narrative, comment elle reconnaît un genre et comment elle donne forme à l’art de raconter.
3. L’ethnographie de la parole
Dell Hymes propose d’abord une ethnographie de la parole. Cette approche étudie les façons dont les membres d’une communauté utilisent la parole dans des situations concrètes. Il ne s’agit pas seulement d’analyser les mots, mais d’observer les règles sociales qui rendent une parole appropriée, efficace ou remarquable.
Appliquée aux contes merveilleux, cette approche conduit à poser des questions très précises :
- dans quelles circonstances raconte-t-on ce conte ?
- qui a le droit ou l’habitude de raconter ?
- qui écoute ?
- le conte est-il destiné à faire peur, divertir, instruire, éprouver ou faire rire ?
- quelles formules signalent l’entrée dans le récit ?
- quels passages sont attendus par l’auditoire ?
- quelles paroles doivent être dites exactement ?
L’ethnographie de la parole donne ainsi une profondeur sociale aux versions. Elle rappelle qu’un conte n’est jamais seulement un texte : il appartient à des usages de parole.
4. De l’ethnographie de la parole à l’ethnographie de la communication
Dell Hymes élargit progressivement l’ethnographie de la parole vers une ethnographie de la communication. Le langage verbal reste central, mais il s’inscrit dans un ensemble plus large : gestes, silence, regard, posture, support, canal, interaction et normes d’interprétation.
Cette extension est particulièrement utile pour les contes merveilleux. Le conte oral ne passe pas uniquement par les phrases. Il peut mobiliser une posture de conteur, une voix grave pour l’ogre, un geste pour la fuite, un silence avant l’ouverture d’une porte, un chant pour révéler une vérité, un changement de rythme pour marquer l’arrivée de l’Autre Monde.
L’ethnographie de la communication invite donc à restituer autour du texte ce que la transcription ne donne pas toujours : le cadre, les corps, les signes, les manières d’écouter et les attentes partagées.
5. La compétence communicative
Dell Hymes est associé à la notion de compétence communicative. Cette notion complète l’idée de compétence linguistique. Savoir parler une langue, ce n’est pas seulement connaître sa grammaire. C’est aussi savoir quand parler, à qui, comment, avec quel ton, dans quel genre et selon quelles règles sociales.
Pour les contes merveilleux, cette idée est décisive. Un bon conteur ne se contente pas de connaître l’histoire. Il sait quand la raconter, comment l’ouvrir, comment installer l’écoute, comment donner de la force aux formules, comment varier les voix, comment maintenir l’attention et comment conclure.
| Compétence | Application au conte merveilleux |
|---|---|
| Connaître la langue | Maîtriser les mots, les tournures, les images et les formules du récit. |
| Connaître le genre | Savoir ce qui fait reconnaître un conte merveilleux : épreuves, auxiliaires, formules, objets magiques, issue réparatrice. |
| Connaître le public | Adapter le degré de peur, de cruauté, d’humour, de détail ou de lenteur. |
| Connaître le moment | Savoir quand raconter et quelle place donner au récit dans une situation sociale. |
| Maîtriser la performance | Gérer voix, rythme, silence, répétition, pause, reprise et effet final. |
La compétence communicative permet donc de lire le conte comme un savoir-faire social et poétique.
6. Le modèle SPEAKING
Dell Hymes a proposé un outil célèbre pour analyser les situations de communication : le modèle SPEAKING. Chaque lettre renvoie à une composante de l’événement de parole. Ce modèle peut être utilisé très simplement pour interroger une situation de conte.
| Lettre | Composante | Application à un conte merveilleux |
|---|---|---|
| S | Setting and scene | Lieu, moment, ambiance : veillée, maison, classe, scène, collecte, soirée familiale. |
| P | Participants | Conteur, conteuse, auditeurs, enfants, adultes, collecteur, public connu ou inconnu. |
| E | Ends | But et effet : divertir, faire peur, instruire, transmettre, faire rire, démontrer une mémoire. |
| A | Act sequence | Déroulement du récit : ouverture, épreuves, répétitions, crise, réparation, formule finale. |
| K | Key | Tonalité : grave, comique, inquiétante, ironique, merveilleuse, solennelle, facétieuse. |
| I | Instrumentalities | Canal et code : parole, chant, dialecte, langue locale, français, voix, gestes, transcription écrite. |
| N | Norms | Règles d’interaction et d’interprétation : quand interrompre, quand rire, comment recevoir la peur, comment comprendre le merveilleux. |
| G | Genre | Conte merveilleux, légende, mythe, facétie, récit de croyance, chanson narrative, formulette. |
Ce modèle ne remplace pas l’analyse du conte-type. Il donne une grille pour comprendre la situation de narration dans laquelle le conte prend vie.
7. La communauté de parole
Dell Hymes accorde une grande importance à la communauté de parole. Une communauté ne partage pas seulement une langue. Elle partage aussi des règles sur la manière de parler, d’écouter, de raconter, de plaisanter, de se taire, de chanter ou de rapporter une parole.
Les contes merveilleux vivent dans de telles communautés. Une même trame peut circuler dans des villages, des familles, des régions, des langues ou des milieux sociaux différents. Chaque communauté peut lui donner ses formules, ses inflexions, ses images, ses interdits, ses accents et ses habitudes d’écoute.
Cette notion est utile pour comparer les versions. Deux versions d’un même conte-type ne diffèrent pas seulement parce qu’une mémoire aurait ajouté ou oublié des épisodes. Elles peuvent refléter des façons locales de raconter, de moraliser, de faire rire, de mettre en scène la peur ou de valoriser certains personnages.
Le conte merveilleux appartient à une famille narrative, mais il appartient aussi à une communauté de parole qui le fait vivre à sa manière.
8. Les événements de parole
Dell Hymes distingue les situations de parole, les événements de parole et les actes de parole. Cette distinction aide à penser très concrètement le conte.
| Niveau | Définition simple | Exemple pour le conte merveilleux |
|---|---|---|
| Situation de parole | Cadre général dans lequel la parole peut circuler. | Une veillée, une soirée familiale, une collecte ethnographique, une séance de contes. |
| Événement de parole | Un moment identifiable où une forme de parole est accomplie. | Le moment où une conteuse commence à raconter Cendrillon ou Le Petit Chaperon rouge. |
| Acte de parole | Un geste verbal précis dans l’événement. | Une formule d’ouverture, un interdit, une malédiction, une promesse, une parole magique, une reconnaissance. |
Cette distinction permet de ne pas confondre le texte du conte et l’acte social qui le fait exister. Un conte merveilleux est un récit, mais il est aussi une suite d’actes de parole portés par un événement narratif.
9. Genres de parole et genres narratifs
Pour Dell Hymes, les genres de parole jouent un rôle essentiel. Les membres d’une communauté savent reconnaître une prière, une plaisanterie, une devinette, un chant, une insulte rituelle, une légende ou un conte. Chaque genre implique des attentes différentes.
Le conte merveilleux fonctionne comme un genre reconnu. Il autorise certains événements : un animal parle, un mort aide, un objet agit, une fée impose un interdit, une transformation survient, un plus jeune réussit là où les aînés échouent.
Cette reconnaissance de genre règle l’écoute. L’auditoire accepte le merveilleux parce qu’il sait dans quel type de parole il se trouve. Une fée dans un conte merveilleux ne produit pas le même effet qu’une apparition dans une légende de croyance.
| Genre | Type d’attente | Différence avec le conte merveilleux |
|---|---|---|
| Conte merveilleux | Transformation, épreuve, réparation, objets ou êtres surnaturels. | Le merveilleux est admis comme loi interne du récit. |
| Légende | Rapport plus fort à un lieu, une croyance ou une possibilité de vérité. | L’auditoire peut se demander si cela a eu lieu. |
| Mythe | Récit d’origine, fondation d’un ordre du monde ou d’une institution. | Le récit engage plus directement une cosmologie. |
| Devinette | Épreuve d’intelligence, jeu de réponse, savoir partagé. | Elle peut entrer dans un conte, mais elle n’organise pas toujours une quête complète. |
| Chanson | Rythme, voix, mémoire, retour d’un refrain. | Elle peut devenir un moment décisif dans un conte, notamment comme chant révélateur. |
10. L’ethnopoétique
Dell Hymes a joué un rôle majeur dans l’ethnopoétique. Cette approche cherche à restituer la forme poétique propre des récits oraux, en particulier lorsqu’ils ont été transcrits, traduits ou publiés sous forme de prose continue.
Dans de nombreux récits oraux, l’organisation poétique ne se réduit pas aux phrases grammaticales. Elle passe par des lignes, des groupes de lignes, des séquences, des parallélismes, des reprises, des intensités, des pauses et des effets de progression. L’ethnopoétique cherche à retrouver cette architecture.
Cette approche est précieuse pour les contes merveilleux. Une transcription en paragraphe peut écraser le rythme oral d’un récit. Elle peut rendre invisibles les unités de performance, les reprises attendues, les effets de voix ou la structure poétique d’une formule.
L’ethnopoétique rappelle qu’un récit oral possède une forme. Cette forme peut être perdue si l’on transcrit le conte comme une simple prose.
11. Transcrire sans écraser la parole
L’un des grands apports de Dell Hymes est de montrer que la transcription est un acte critique. Transcrire un récit oral, ce n’est pas seulement écrire les mots entendus. C’est choisir une manière de rendre visible la forme de la parole.
Pour les contes merveilleux, cette question est essentielle. Beaucoup de collectes anciennes donnent des textes continus, parfois remaniés, traduits ou résumés. Le lecteur y trouve l’intrigue, mais il perd souvent la structure d’écoute.
| Transcription continue | Lecture ethnopoétique |
|---|---|
| Elle privilégie le récit comme texte. | Elle cherche les lignes, pauses, reprises et unités de performance. |
| Elle peut lisser la parole. | Elle rend visibles les ruptures, parallélismes et variations. |
| Elle rapproche le conte d’une prose littéraire. | Elle rappelle que le conte a pu être dit, scandé, chanté ou rythmé. |
| Elle facilite la lecture silencieuse. | Elle aide à imaginer la réception orale. |
Cette vigilance rejoint les préoccupations des lecteurs de contes populaires. Une version publiée doit toujours être lue comme le résultat d’un passage de la voix à l’écrit.
12. Rythme, lignes et séquences narratives
L’ethnopoétique de Dell Hymes cherche souvent à repérer les lignes et les séquences qui organisent les récits oraux. Cette attention peut renouveler la lecture des contes merveilleux.
Le conte merveilleux est fortement structuré par des reprises : trois frères, trois sœurs, trois portes, trois nuits, trois épreuves, trois objets, trois avertissements. Ces répétitions créent une forme poétique et une attente.
Une lecture inspirée par Dell Hymes peut repérer :
- les lignes de progression d’une épreuve à l’autre ;
- les séquences répétées avec variation ;
- les pauses avant un événement décisif ;
- les reprises de formules ;
- les changements de rythme entre marche, rencontre, combat, fuite et reconnaissance ;
- les épisodes chantés ou formulaires qui structurent le récit.
Le conte devient alors lisible comme une composition orale, et non comme une simple suite d’événements.
13. Les récits amérindiens et l’attention aux formes propres
Dell Hymes a consacré une part importante de son travail aux récits amérindiens, notamment aux traditions narratives du Nord-Ouest pacifique. Dans “In Vain I Tried to Tell You”: Essays in Native American Ethnopoetics, il cherche à restituer la puissance et l’organisation propres de récits souvent mal compris lorsqu’ils sont traduits ou présentés selon des conventions littéraires extérieures.
Cet exemple est très important pour les contes merveilleux, même lorsqu’ils relèvent d’autres traditions. Il rappelle qu’un récit oral ne doit pas être jugé seulement selon les normes de la prose écrite. Il possède ses propres dispositifs : répétitions, séquences, parallélismes, lignes de force, motifs sonores, jeux de rythme, choix de titres, découpage narratif.
Pour lire les contes populaires européens, cette leçon est utile. Une version qui paraît répétitive, naïve ou maladroite dans une transcription peut retrouver sa force si l’on comprend les règles de l’oralité qui l’organisent.
14. Parole appropriée et contexte social
La compétence communicative permet de comprendre qu’une parole peut être grammaticalement correcte mais socialement inappropriée. Le sens d’une parole dépend aussi du moment, du public, du ton, du genre et des normes du groupe.
Cette idée éclaire les contes merveilleux dans lesquels certaines paroles ont une efficacité particulière. Une parole magique ne fonctionne que si elle est dite dans les bonnes conditions. Un interdit vaut parce qu’il est prononcé par la bonne personne. Une formule de reconnaissance rétablit l’identité parce qu’elle est dite devant le bon public.
| Parole dans le conte | Question inspirée par Dell Hymes |
|---|---|
| Interdit | Qui le formule, dans quelle situation, avec quelle autorité ? |
| Formule magique | Quand doit-elle être dite et selon quelles conditions ? |
| Promesse | Devant qui engage-t-elle le personnage ? |
| Mensonge | Pourquoi est-il accepté dans une situation donnée ? |
| Reconnaissance | Quelle parole rétablit publiquement la vérité ? |
| Chant révélateur | Pourquoi la vérité passe-t-elle par une forme chantée ou formulée ? |
Le conte merveilleux donne ainsi une grande place aux règles de parole. Dell Hymes aide à les analyser.
15. Langue, traduction et perte de forme
Les contes merveilleux ont souvent été recueillis dans des langues régionales, dialectales ou minoritaires, puis traduits en français standard. Ce passage est indispensable pour la diffusion, mais il peut entraîner des pertes.
Dell Hymes invite à se demander ce que la traduction fait à la forme orale : les répétitions sont-elles conservées ? les formules sont-elles remplacées par des équivalents plats ? les rythmes locaux disparaissent-ils ? les jeux de mots, les niveaux de langue ou les façons de nommer les personnages sont-ils modifiés ?
Cette attention est particulièrement importante pour les recueils de contes populaires français. Une version en patois, en occitan, en breton, en basque ou dans une autre langue peut perdre une partie de son art verbal lorsqu’elle est résumée ou normalisée.
Traduire un conte, ce n’est pas seulement transporter une intrigue. C’est aussi risquer de transformer sa voix, son rythme et ses règles de parole.
16. Les contes-types et les façons de parler
Le classement par contes-types est indispensable pour comparer les versions. Dell Hymes permet de compléter ce classement par une autre question : comment chaque communauté parle-t-elle ce conte ?
Deux versions peuvent relever du même conte-type et pourtant différer fortement par leur manière de raconter. L’une accentue la formule, l’autre le comique, une autre la cruauté, une autre le dialogue, une autre la vitesse de l’action, une autre encore le chant ou l’épreuve verbale.
| Classement par conte-type | Lecture inspirée par Dell Hymes |
|---|---|
| Repère une famille narrative. | Observe la manière dont une communauté actualise cette famille narrative. |
| Compare les motifs. | Compare les façons de parler, de formuler, de chanter, de dialoguer. |
| Identifie les épisodes communs. | Étudie leur rythme, leur statut et leur fonction dans l’événement de parole. |
| Organise le corpus. | Redonne place à la performance, au contexte et à la compétence communicative. |
Cette articulation est très utile pour une lecture raisonnée des contes merveilleux : le conte-type situe la version dans une famille, l’ethnographie de la communication restitue sa vie orale.
17. Applications aux grands motifs merveilleux
Les outils de Dell Hymes peuvent éclairer de nombreux motifs merveilleux lorsque l’on s’intéresse aux paroles, aux genres, aux situations de communication et à la forme orale des récits.
| Motif du conte | Lecture possible avec Dell Hymes |
|---|---|
| La chambre interdite | Étudier l’interdit comme acte de parole : qui le formule, comment, avec quelle autorité et devant qui. |
| L’animal parlant | Observer le passage à une parole non humaine acceptée par le genre merveilleux. |
| La formule magique | Analyser les conditions d’efficacité : mots exacts, moment juste, objet ou auxiliaire concerné. |
| Les trois épreuves | Lire la répétition comme organisation poétique de la performance orale. |
| Le chant révélateur | Comprendre le chant comme genre de parole enchâssé dans le conte. |
| La fuite magique | Observer les séquences, les accélérations et les reprises qui produisent la tension. |
| Le nom inconnu | Lire la nomination comme acte verbal décisif qui donne pouvoir sur l’être merveilleux. |
| La fausse fiancée | Étudier les paroles de mensonge, de preuve et de reconnaissance publique. |
| Cendrillon | Observer les scènes où le statut social se transforme par apparition, reconnaissance et parole publique. |
| Le Petit Chaperon rouge | Étudier le dialogue répété, la voix imitée, les questions formulaires et les effets de genre. |
18. Lire les collectes de contes avec Dell Hymes
Une lecture inspirée par Dell Hymes invite à interroger très précisément les recueils de contes. Il ne suffit pas de savoir quel conte-type est représenté. Il faut regarder comment la version a été recueillie et comment elle donne accès, ou non, à l’événement de parole.
- Le nom du conteur ou de la conteuse est-il indiqué ?
- La langue d’origine est-elle conservée ?
- Le texte est-il transcrit, traduit, résumé ou réécrit ?
- Les formules sont-elles reproduites avec précision ?
- Les chants sont-ils notés comme chants ou transformés en simple prose ?
- Le contexte de narration est-il décrit ?
- Le public est-il mentionné ?
- Les hésitations, pauses, reprises ou découpages rythmiques sont-ils visibles ?
- La version publiée garde-t-elle une trace de l’art verbal du conteur ?
Ces questions aident à lire les collectes avec plus de finesse. Elles ne diminuent pas leur valeur. Elles montrent ce qu’elles conservent et ce qu’elles transforment.
19. Ce que Dell Hymes apporte à la lecture des contes merveilleux
L’apport de Dell Hymes devient très concret dès que l’on veut articuler l’étude des versions, des formes orales et des situations de narration.
| Question de lecture | Éclairage inspiré par Dell Hymes |
|---|---|
| Comment un conte est-il raconté dans une communauté ? | Par des règles de parole, des genres reconnus et des attentes partagées. |
| Pourquoi le contexte compte-t-il ? | Parce que le sens d’une parole dépend de la situation, des participants, du genre et des normes d’interprétation. |
| Pourquoi les formules sont-elles importantes ? | Parce qu’elles organisent le genre, la mémoire, le rythme et la reconnaissance du récit. |
| Que permet le modèle SPEAKING ? | Décrire l’événement de narration en tenant compte du lieu, des participants, des buts, du ton, du canal, des normes et du genre. |
| Pourquoi l’ethnopoétique est-elle utile ? | Elle aide à retrouver la forme orale d’un récit transcrit en prose. |
| Pourquoi les traductions doivent-elles être lues avec prudence ? | Parce qu’elles peuvent transporter l’intrigue tout en effaçant la poétique locale de la parole. |
20. Approches voisines : Bauman, Ben-Amos, Tedlock, Zumthor, Ong
Dell Hymes dialogue avec plusieurs théoriciens importants de l’oralité, de la performance et du folklore. Sa singularité tient à l’articulation entre linguistique, anthropologie, folklore, sociolinguistique et poétique orale.
| Auteur | Éclairage principal | Différence avec Dell Hymes |
|---|---|---|
| Richard Bauman | Art verbal comme performance, cadrage, compétence du performer, événement narratif. | Richard Bauman développe la performance comme art verbal ; Dell Hymes apporte une grille ethnographique plus large des situations de communication. |
| Dan Ben-Amos | Folklore comme communication artistique en contexte. | Dan Ben-Amos formule une définition générale du folklore ; Dell Hymes analyse les règles de parole, les genres et les communautés de communication. |
| Dennis Tedlock | Ethnopoétique, transcription performative, restitution typographique des récits oraux. | Dennis Tedlock insiste fortement sur la mise en page de la performance ; Dell Hymes met l’accent sur les structures poétiques internes et les règles communicatives. |
| Paul Zumthor | Voix, présence, performance, réception. | Paul Zumthor pense la présence sensible de la voix ; Dell Hymes analyse les événements de parole et les formes poétiques dans leur contexte social. |
| Walter J. Ong | Oralité, écriture, mémoire, technologies de la parole. | Walter J. Ong propose une grande théorie des cultures orales et écrites ; Dell Hymes observe les usages situés de la parole dans des communautés particulières. |
| Geneviève Calame-Griaule | Ethnolinguistique, parole située, gestes narratifs, performance du conte. | Geneviève Calame-Griaule part d’enquêtes africaines sur la parole et les récits ; Dell Hymes construit un cadre général d’analyse ethnographique de la communication. |
21. Limites et points de prudence
Dell Hymes est très utile pour penser l’oralité des contes merveilleux, mais son œuvre doit être utilisée avec quelques précautions.
- Ne pas faire de Dell Hymes un spécialiste exclusif du conte merveilleux. Son œuvre concerne plus largement l’anthropologie linguistique, la sociolinguistique, l’ethnographie de la communication et l’ethnopoétique.
- Ne pas remplacer l’étude des motifs et des versions. Le contexte de parole est essentiel, mais il ne dispense pas d’analyser les épisodes, les structures narratives et les variantes.
- Ne pas inventer une situation de performance absente des sources. Beaucoup de collectes anciennes ne documentent pas le public, la voix, les gestes ou le contexte exact.
- Ne pas réduire le modèle SPEAKING à une grille mécanique. Il s’agit d’un outil d’observation, non d’un formulaire à remplir artificiellement.
- Ne pas confondre prose écrite et forme orale. Une transcription peut lisser ou masquer l’organisation poétique du récit.
- Ne pas opposer brutalement oralité et écriture. L’écrit conserve, diffuse et permet la comparaison. Il faut simplement savoir ce qu’il transforme.
Le bon usage de Dell Hymes consiste à partir d’une version précise, puis à interroger la situation de parole, les règles communicatives, le genre, les formes poétiques et les effets de transcription.
22. En résumé
Dell Hymes est une référence majeure pour comprendre les récits oraux comme des événements de communication. Son œuvre aide à ne pas réduire le conte merveilleux à une intrigue transcrite.
Pour les contes merveilleux, son apport est triple. Il fournit d’abord une ethnographie de la parole : qui raconte, à qui, dans quel cadre, selon quelles règles ? Il donne ensuite la notion de compétence communicative : savoir raconter, c’est connaître une langue, mais aussi un genre, un public, un moment et une manière de dire. Il développe enfin une ethnopoétique attentive aux lignes, aux séquences, aux reprises et aux rythmes des récits oraux.
Lire les contes avec Dell Hymes, c’est redonner au merveilleux sa dimension de parole située. Les fées, les ogres, les animaux parlants, les objets magiques, les chambres interdites, les chants révélateurs et les reconnaissances finales deviennent des éléments d’un art verbal réglé par une communauté de parole.
23. Sources et liens utiles
Sources principales
- Dell Hymes, « The Ethnography of Speaking », dans Thomas Gladwin et William C. Sturtevant dir., Anthropology and Human Behavior, Washington, Anthropological Society of Washington, 1962, p. 13-53.
- John J. Gumperz et Dell Hymes dir., The Ethnography of Communication, Washington, American Anthropological Association, 1964.
- Dell Hymes, « Models of the Interaction of Language and Social Life », dans John J. Gumperz et Dell Hymes dir., Directions in Sociolinguistics: The Ethnography of Communication, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1972.
- Dell Hymes, « On Communicative Competence », dans J. B. Pride et Janet Holmes dir., Sociolinguistics, Harmondsworth, Penguin, 1972.
- Dell Hymes, Foundations in Sociolinguistics: An Ethnographic Approach, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1974.
- Dell Hymes, “In Vain I Tried to Tell You”: Essays in Native American Ethnopoetics, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1981.
- Dell Hymes, Essays in the History of Linguistic Anthropology, Amsterdam, John Benjamins, 1983.
- Dell Hymes, Now I Know Only So Far: Essays in Ethnopoetics, Lincoln, University of Nebraska Press, 2003.
- Paul V. Kroskrity et Anthony K. Webster dir., The Legacy of Dell Hymes: Ethnopoetics, Narrative Inequality, and Voice, Bloomington, Indiana University Press, 2015.
Liens utiles
- Catalogue BnF – Dell H. Hymes
- Catalogue BnF – Foundations in Sociolinguistics
- Google Books – Foundations in Sociolinguistics
- Google Books – “In Vain I Tried to Tell You”
- JSTOR – “In Vain I Tried to Tell You”
- University of Pennsylvania – « Dell H. Hymes: His Scholarship and Legacy in Anthropology and Education »
- Cambridge University Press – « Dell H. Hymes: An Intellectual Sketch »
- American Philosophical Society – Dell H. Hymes Papers
- Indiana University Press – The Legacy of Dell Hymes
Note pour le lecteur : cette fiche présente Dell Hymes à partir de ce que son œuvre apporte à la lecture des contes merveilleux : attention aux situations de parole, à la compétence communicative, aux communautés de parole, aux genres, au modèle SPEAKING, à la transcription, à la traduction et à l’ethnopoétique des récits oraux.